Une valse à trois temps

Un coup de cœur du Carnet

Caroline LAMARCHE, Le Bel Obscur, Seuil, 2025, 240 p., 22 € / ePub : 14,99 €, ISBN : 9782021603439

lamarche le bel obscurIl existe des livres que l’on ne peut lâcher, des livres qui, une fois commencés, conduisent à délaisser toute autre activité.

La narratrice du Bel Obscur s’adonne avec passion à la lecture des Alchimistes grecs, ouvrage ancien consacré aux arts et métiers qu’elle a trouvé en brocante.

Ce qui me charme dans ces lignes rédigées comme une recette de haute cuisine, c’est l’hétérogénéité des ingrédients et les qualificatifs ambigus servant à les définir. Qu’est-ce que du fer mou ? De la magnésie féminine ? Ces choses me troublent, j’y pressens une fusion des genres en proportions mystérieuses. C’est un rêve. Un rêve précis comme le sont souvent les miens, mais dont le sens échappe.

Son intérêt pour ce traité fait suite à la découverte d’un ancêtre, Edmond, ingénieur des mines, né à Liège en 1834 et mort à Orléans en 1865, absent de l’arbre généalogique familial en raison d’une existence trop brève. L’effacement d’Edmond entre en résonance avec l’histoire d’amour de la narratrice.

L’amour, premier, unique et rêvé, c’est Vincent, celui qui serait à la fois un époux attentionné et un père responsable. Celui qui, trente ans plus tard, procéderait à une damnatio memoriae du couple.

La beauté de Vincent irradie lorsqu’il est en présence de Brian, puis de Markus, Jérôme, João et Nikolaï. Le roman courtois dans lequel vit le couple se poursuit néanmoins, chacun tenant à accorder à l’autre une liberté et une indépendance nécessaires – Je m’appartiens, tu t’appartiens. Devenu kaléidoscope, le domicile conjugal accueille les amants de passage tandis que – unique femme de son mari – la narratrice trouve refuge dans sa mansarde et la littérature. Virginia Woolf, Oscar Wilde, Marguerite Duras, Jules Verne, notamment, viennent parfois au secours des questionnements intérieurs et, semble-t-il, inavouables vu les réactions qu’ils suscitent. Car les femmes d’homosexuels ne sont pas à plaindre et n’ont simplement pas de place.

Mes plaintes, aussi confuses qu’angoissées, ne servaient qu’à me culpabiliser davantage. N’avais-je pas tout pour être heureuse ? Ma mère me le disait, Vincent et nos amis aussi. Jusqu’à moi-même qui alignais mentalement la liste de mes avantages et de mes indignités.

Les phrases assénées par la mère persistent, comme le buddléia qu’il faut déraciner : une femme ne trompe pas son mari, même si l’inverse est tolérable et habituel, le bonheur des autres doit précéder le sien. 

Rejetée, invisibilisée, la narratrice se lance dans des recherches passionnées sur cet ancêtre – personnage en quête d’auteur – dont l’histoire a été effacée.

Edmond lui aussi avait été banni comme corps étranger. Edmond avant Brian, Markus, Jérôme, João, Nikolaï, exclus par leur famille, leur milieu, la société. Mais Edmond n’avait ni modèle ni soutien à une époque où aucun récit ne rendait compte de la-chose-qui-n’avait-pas-de-nom.

Et c’est l’évolution de la société qui est alors abordée. En 1865, le mot n’existait pas encore pour désigner la chose qu’il était préférable de taire ou de faire disparaitre. Cent cinquante ans plus tard,

la répudiation de l’hétéro-patriarcat au profit de l’imprévu, du bizarre, du refus des assignations, bref du queer (j’adorais et enviais ce mot), était la chose la plus désirable pour une femme élevée comme je l’avais été.

Portrait d’une femme libre et indépendante qui a choisi de demander celui qu’elle pensait être son unique et grand amour en mariage et s’est émancipée d’une éducation traditionnelle et genrée, Le Bel Obscur fait aussi l’état des lieux sensible et nuancé d’une société dans laquelle il n’est pas facile de trouver sa place. Avec beaucoup de dérision, une apparente légèreté de ton et une écriture d’orfèvre où chaque mot semble avoir été pensé, la narratrice fait part de ses tourments et contradictions, soulevant de profondes réflexions sur notre manière d’habiter le monde. Comment s’apitoyer sur un chagrin amoureux quand des catastrophes naturelles de plus en plus fréquentes dévastent le paysage ? Comment continuer à vivre normalement quand les canicules qui se répètent tuent progressivement bêtes, plantes, insectes, glaciers ?

Le monde d’avant n’est ni mieux ni moins bien, il est celui qui lui a fourni un chemin à suivre. En se plongeant dans l’album photo familial lacunaire, la narratrice tourne la page d’une histoire ancienne pour en écrire une nouvelle.

Il existe des livres que l’on souhaiterait ne jamais terminer. Le Bel Obscur, dernier roman de Caroline Lamarche paru aux Éditions du Seuil, fait partie de ceux-là.  

Laura Delaye

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