Entrer dans…

Carl NORAC (auteur) et Éléonore SCARDONI (illus­tra­trice), Avant toute chose, Cot­Cot­Cot, 2025, 44 p., 22 €, ISBN : 9782930941523

norac scardoni avant toute chose« Chaque couche d’impression reflète une vari­a­tion dans la tex­ture, la couleur ou la pro­fondeur, évo­quant les mod­u­la­tions d’un son à tra­vers le temps et l’espace. Cette approche crée une analo­gie visuelle et sen­si­ble entre l’invisible du son et sa tran­scrip­tion graphique tan­gi­ble. Ain­si, je trans­forme les sons, habituelle­ment perçus comme immatériels et fugaces, en élé­ments con­crets et per­cep­ti­bles, traduisant l’évolution et les nuances d’un paysage sonore par un tra­vail d’impression et de gravure. » Telle est la démarche adop­tée par Éléonore Scar­doni pour ses Frag­ments d’écoute offerts aux regards.

Réal­isées entre 2022 et 2024, les œuvres transco­dent des per­cep­tions audi­tives recueil­lies dans des jardins (celui d’Etterbeek, des édi­tions Cot­Cot­Cot, de Camille Lemon­nier), des parcs (de For­est, Léopold, Duden), du val­lon du Meyle­meer­sch, du marais Wiels, de l’avenue Wiele­mans Ceup­pens et de la fenêtre de sa cham­bre. Ces lieux brux­el­lois en légère périphérie (For­est, Ander­lecht, Uccle, Saint-Gilles, Etter­beek, Ixelles) recè­lent une pré­cieuse bio­di­ver­sité, inspi­rante. Pluie qui tam­bourine, per­ruch­es veuves qui s’agitent, tourterelles turques et pigeons bisets qui dia­loguent, mésange char­bon­nière qui salue le matin, grimpereaux des jardins qui cherchent leur nour­ri­t­ure, chardon­nerets élé­gants qui s’enorgueillissent de leur beauté, ouettes d’Égypte qui se prélassent sur l’eau, corneilles qui bat­tent le rythme des travaux du voisin, mul­ti­tude d’oiseaux qui tien­nent con­férence, train qui passe. Autant d’atmosphères acous­tiques d’écosystèmes urbains que Scar­doni a sen­si­ble­ment, con­scien­cieuse­ment, recen­sées dans des lino­gravures ondu­lantes et col­orées, et deux dessins à la mine.

Ver­laine, dans son Art poé­tique, annonçait en incip­it : « De la musique avant toute chose. » Carl Norac, incor­po­rant cette affir­ma­tion, a pénétré les sono­grammes de Scar­doni pour les accom­pa­g­n­er de ses explo­rations poé­tiques. Sa com­po­si­tion suit une par­ti­tion en moments : un début, sept entrées en musique, un milieu, sept entrées en paysage, une fin. Le mou­ve­ment s’esquisse linéaire­ment dans sa pro­gres­sion (crois­sante puis décrois­sante), mais se dis­sout dans sa con­créti­sa­tion : les temps mar­qués se dis­ten­dent dans un non-espace-temps et appa­rais­sent comme des touch­es couleur textuelle par­faisant les illus­tra­tions à l’honneur. Dans les notes de Norac, il est ques­tion, entre autres, de cel­lules, de vagues, de chemins, de nuages, d’élytres, de coton, de fleurs, de voiles, d’instruments, de danse, de cail­loux, de lunes, de nénuphars, de flaques. De silence. D’horizons. Ce qui unit les deux artistes ici, c’est une manière d’être au monde. « Entr­er dans », en con­science et humil­ité, en sen­si­tiv­ité et récep­tiv­ité ; s’affranchir des cadres atten­dus ; (s’) inter­roger, (se) ren­con­tr­er, (s’)absorber, (se) pro­pos­er. Avant toute chose.

Samia Ham­ma­mi

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