Le pinceau pense et la pensée se fait pinceau

Un coup de cœur du Car­net

Stéphane LAMBERT, Fabi­enne Verdier. Les formes de l’invisible, Arléa, coll. « La ren­con­tre », 2025, 96 p., 16 €, ISBN : 978–2‑36308–424‑8

lambert fabienne verdier les formes de l'invisibleStéphane Lam­bert n’écrit pas sur la pein­ture, mais depuis elle, en elle, à par­tir de l’intensité d’une ren­con­tre dont il n’entend pas étouf­fer le mys­tère sous des grilles théoriques ren­dant inerte le geste de créa­tion. Dans son éblouis­sant essai, Fabi­enne Verdier. Les formes de l’invisible, il retrace au fil d’une pen­sée dev­enue pinceau l’aventure pic­turale frayée par Fabi­enne Verdier, une fig­ure cen­trale du paysage artis­tique con­tem­po­rain. La porte entre le monde de l’Orient et celui de l’Occident que la pein­tre a ouverte depuis son long séjour ini­ti­a­tique en Chine dans les années 1980 se redou­ble dans la tra­ver­sée des portes qui jalon­nent le par­cours de l’artiste.

Le livre se dresse comme un nou­veau por­tail qui sacre la ren­con­tre de deux expéri­ences reliées par le souf­fle d’une même quête, celle de Fabi­enne Verdier qui puise dans la cal­ligra­phie une autre vision du monde et celle de Stéphane Lam­bert qui aigu­ise sa per­cep­tion de l’art en son­dant les tableaux, les Walk­ing Paint­ings notam­ment, les reta­bles de l’artiste.

Ren­dant vis­ite à l’artiste dans son ate­lier durant de long mois, Stéphane Lam­bert res­saisit les étapes de l’œuvre autant que ses motifs obsé­dants, la nature de ses rythmes, la vision du monde qui la sous-tend. Du décen­trement, du bris des cer­ti­tudes apportés par ses années chi­nois­es, par la fréquen­ta­tion de l’École des Beaux-Arts de Chongqing, Fabi­enne Verdier retient une vérité héritée de la pen­sée chi­noise, du Yi-King, de la per­cep­tion du cos­mos comme flux : « la pein­ture pou­vait être simul­tané­ment matière et énergie ». Le pas­sage par l’Orient la délie de la mimè­sis, du motif, de la géométrie eucli­di­enne et de la représen­ta­tion et lui révèle l’insertion de la pein­ture, du mou­ve­ment du pinceau dans la dynamique cos­mique de l’écoulement des flux.

La pein­ture se soumet alors à la loi physique : le geste de l’artiste épouse le flux grav­i­ta­tion­nel con­stant (…) À son retour de Chine, Fabi­enne Verdier était désori­en­tée. Les racines d’une autre cul­ture s’étaient emmêlées aux racines européennes. L’esprit de Lao Tseu recou­vrait celui de Léonard.  

À son tour, Stéphane Lam­bert épouse l’esthétique de l’artiste en mon­trant com­bi­en, prise dans une inter­ro­ga­tion et une inno­va­tion per­pétuelles, elle n’emprunte à la tra­di­tion chi­noise qu’à s’en écarter, en la recréant par son nouage avec la manière de voir de l’Occident. À par­tir de l’apprentissage, il s’est agi de décon­stru­ire le lan­gage des formes afin qu’il rende pos­si­ble « l’écoute du vivant », la saisie du principe invis­i­ble logé der­rière les apparences. Le pinceau pense et la pen­sée des­sine : c’est à cet endroit que l’expérience pic­turale de Fabi­enne Verdier (portée par la per­cep­tion de l’interdépendance entre tous les élé­ments du réel) et l’expérience de Stéphane Lam­bert nouent un dia­logue aus­si rare que vibratile. Com­ment don­ner une forme à l’invisible sachant que les traits, les mass­es, les couleurs, les fig­ures s’arrachent d’un fond, d’un vor­tex de forces dont ils gar­dent sou­venir ? Com­ment tra­vers­er la logique de la man­i­fes­ta­tion et la recon­duire vers sa genèse, vers le dynamisme con­sub­stantiel à la matière ? Fabi­enne Verdier. Les formes de l’invisible nous donne à voir et à enten­dre une com­po­si­tion à deux voix, nous mène dans un voy­age ini­ti­a­tique auquel a don­né lieu une ren­con­tre entre deux sen­si­bil­ités aiman­tées par l’exploration de l’in-su.  

Véronique Bergen

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