Un coup de cœur du Carnet
Alexandre MILLON, Belgiques : Tragi-comédies, Ker, 2025, 122 p., 12 €, ISBN : 9782875864987
La collection Belgiques est une aventure littéraire à part. À considérer la bonne trentaine d’écrivains belges francophones qui se sont prêtés au jeu depuis son lancement, force est de constater que l’exercice séduit les auteurs qui, sous le titre unique imposé au pluriel déluré, égrènent des univers particuliers qui semblent pouvoir se décliner à l’infini. Cette fois, c’est Alexandre Millon qui tient la plume et qui nous livre des textes assez brefs (39 en moins de 120 pages).
Narrateurs et narratrices se succèdent et se passent le témoin. Ils nous parlent de leur relation au monde, de ce qui entretient leur gout de vivre. À leurs côtés, nous sillonnons le pays, d’Orval à la côte belge. De quoi savourer le calme d’une abbaye, en tout athéisme, ou s’arrêter à la table d’un estaminet. Devant une bière ou un vin blanc, déguster le spectacle bien au-delà de la première gorgée : celui d’une jeune femme en lecture, d’un couple enamouré, de deux amis qui se retrouvent ou de jeux d’enfants. Ou celui d’un paysage dans le soir couchant, d’un tableau, d’une sculpture dans un musée presque désert. Ou encore de la ronde des mots et des sons dans le livre ouvert que l’on tenait pour l’occasion en poche ou dans la mélodie de jazz que l’on ne se lasse pas d’écouter. Tous ces cadeaux de l’instant qui font la saveur de vivre et dont on fait provision pour les jours plus gris.
À y regarder de plus près, les textes brefs d’Alexandre Millon sont à mi-chemin entre la nouvelle et la chronique, rappelant en cela son dernier ouvrage paru, Les heures claires (Murmure des soirs, 2022). S’ils sont rattachés à un lieu et à une ambiance donnée, avec une légère prédilection pour le Hainaut, ils prennent vite de l’altitude, joignant le singulier à l’universel pour deviser librement sur la nature humaine et le sens des affaires du monde. Tous sont animés par une volonté constante de trouver une forme d’accord, envers et contre tout, qui ferait la nique aux oiseux de malheur. Une forme de jeu de l’esprit où l’on demeure lucide et critique, qui donne de l’éclat à l’ordinaire, construit une forme de sagesse vivifiante qui doit beaucoup à la magie des mots qui roulent dans les poches. Alexandre Million convoque volontiers des phrases glanées çà et là, histoire d’inscrire son propos dans le sillage d’autres plumes :
Oui, je m’arrange toujours pour croiser une citation qui me plaît et la regarder le plus longtemps possible pour bien mémoriser ses traits. Comme les abeilles avec le pollen, j’en fais des pelotes faciles à transporter.
À parcourir ce recueil, on est pris par la mélodie qui s’en dégage, une façon d’exister que nos voisins nous envient de plus en plus. Et l’on débouche sans surprise sur la phrase qui clôt ce livre auquel on reviendra : « Notre pays, c’est la vie ».
Thierry Detienne