Madeleine LEY, Poésies, Préface de Jacques Vandenschrick, Édition de Gérald Purnelle, Taillis Pré, coll. “Ha !”, 2025, 240 p., 22 €, ISBN : 978–2‑87450–248‑4
La carrière littéraire de Madeleine Ley (1901–1981) est brève. En 1930, elle publie un premier recueil de poésie, Petites voix, suivi de deux romans pour enfants (1931 et 1935). En 1936, parait son roman Olivia. Suivent, en 1941, les poèmes de La maison du ciel. Puis, c’est le silence, à l’exception de la publication en 1942 de Le grand feu, couronné sur manuscrit par le Prix Rossel en 1939.
Si ses œuvres en prose ont été rééditées en 1986 et 1988, suscitant un intérêt certain, son œuvre poétique restait inaccessible. Aujourd’hui, parait Poésies. Gérald Purnelle, l’éditeur, reprend les deux livres publiés auxquels il ajoute de nombreux poèmes inédits, et cet ensemble permet un regard nouveau sur l’œuvre en prose de Madeleine Ley.
L’enfance est omniprésente. Que ce soient des souvenirs sous la plume de celle qui écrit, ou des poèmes adressés aux enfants, parfois interpellés dans le texte, ou même des poèmes qui donnent l’apparence d’être écrits par des enfants. L’enfance y apparait comme une période d’émerveillement, de bonheur, où le quotidien recèle une part de merveilleux. Madeleine Ley excelle dans l’évocation, avec beaucoup de finesse, des sensations pleines et vives vécues par les enfants. Elle le fait avec une forme de feinte naïveté, dans des formulations parfois proches des expressions enfantines.
Mais l’enfance est irrémédiablement révolue et le sentiment de la perte s’invite. Les poèmes sont alors nimbés d’un ton de nostalgie et du regret des années enfuies. Une tension existe entre la réalité quotidienne de l’adulte et une aspiration diffuse à une dimension merveilleuse, marquée par la nostalgie du passé et de ce qui aurait pu être.
Quelques rares poèmes suggèrent néanmoins une perspective future : « Mais l’Espoir sans une ride / est monté plus haut que nous » ; « D’un rêve seul l’âme est ravie : / faisons nos voyages futurs / parmi le rêve de la vie. »
Les animaux sont fréquemment associés aux enfants. Un poème emblématique les mêle même étroitement : « Qui es-tu, fillette (…) Je suis la fauvette… ». Très souvent aussi, l’injuste enfermement des bêtes est déploré ; un poème s’intitule d’ailleurs « Cage ». La poétesse imagine le sentiment de l’animal ressentant cruellement l’absence de ce qui faisait sa vie d’avant. L’on ne peut s’empêcher d’établir un parallèle avec ce que vit l’écrivaine : un sentiment de frustration et de perte par rapport au temps béni du passé. L’enfermement de l’animal devient la métaphore de la condition de l’enfance perdue.
Les poèmes s’appuient sur l’observation de la nature environnante. L’eau, et plus spécialement la rivière, occupe une place prépondérante. Elle aussi métaphorise le temps qui passe ; « Chanson de juillet » en est le plus bel exemple. Significativement, le tout dernier poème publié, qui s’intitule d’ailleurs « Adieu », commence et se termine par ces vers : « Le goût de l’eau de rivière / est entré dans le Passé. / (…) on ne sait comment se perd / le goût de l’eau de rivière. »
Un ensemble de poèmes inédits diffèrent cependant, regroupés sous « Suite dans la montagne ». Leur forme n’est pas pareille à ceux des deux recueils publiés, mais surtout, la thématique générale n’est pas centrée sur l’enfance mais sur la montagne. Celle-ci y apparait comme un espace d’expérience unique. Le sommet est une rupture, un lieu et un moment rompant avec la plaine comme avec le chemin suivi pour le conquérir. L’expérience que l’on y vit ne ressemble que très peu à ce que l’on a pu vivre ailleurs. Mais là aussi, la perception est contrastée, suscitant des sentiments antinomiques. Deux poèmes qui se font face en témoignent. Dans l’un, « Laisse-moi t’adorer en silence / Divine liberté. ». Dans l’autre, « Il nous fallait monter encore / pour découvrir là-haut / l’autre côté du ciel / les montagnes et l’horizon / peut-être un autre monde ? / Et l’angoisse serrait nos cœurs. » La peur de cette expérience du sommet répond à quelques notations apparaissant fugitivement dans les autres parties du recueil où s’exprime la crainte : « j’ai peur du bonheur ». On retrouve là un des thèmes marquants du roman Olivia où l’héroïne est tiraillée entre le souvenir du passé perdu et la potentielle richesse du présent, qu’elle craint autant qu’elle la désire. Roman où la montagne est une protagoniste à part entière. Cependant, comme le fait remarquer Jacques Vandenschrick dans sa préface, « Madeleine Ley a réservé à ses deux grands romans les abîmes des rêves éperdus du désir, de la culpabilité, des fièvres amoureuses et de leur destin tragique. »
Le premier poème de Petites voix, « La vierge au kodak », est dédié à Max Elskamp. Ce n’est certes pas par hasard. Comme pour l’écrivain anversois, la poésie de Madeleine Ley se caractérise par un style simple privilégiant la musicalité que sert une langue subtile et élégante, par des formules heureuses et évocatrices. Les poèmes sont le plus souvent assez courts et les vers brefs. Le nombre de pieds n’est pas nécessairement respecté de même que les rimes. Les vers sont composés en fonction de la musicalité plus que des règles de prosodie. L’usage de la rime se révèle subtil ; M. Ley la privilégie pour les liens qu’elle veut spécialement marquer entre certains vers ou certains mots. Ou encore, le même vers est repris à deux endroits du poème avec des fonctions syntaxiques différentes, comme dans l’exemple cité plus haut sur le gout de l’eau de rivière. Cet usage fin de la rime sert bien l’apparente simplicité de l’expression.
Pour qui a apprécié Olivia et Le grand feu, la lecture de ces Poésies est un complément indispensable à la découverte de l’univers si particulier de Madeleine Ley.
Joseph Duhamel
Plus d’information
- Là-haut. Madeleine Ley (Le Carnet et les Instants n°209, 2021)