Le racisme et l’antiracisme à la belge

Sarah DEMART, La fic­tion pos­tra­ciale belge. Antiracisme afrode­scen­dant, fémin­isme et aspi­ra­tions décolo­niales, Édi­tions de l’Université de Brux­elles, coll. « Soci­olo­gie et anthro­polo­gie », 2025, 188 p., 21 € / ePub : 14,99 €, ISBN : 9782800418650

demart la fiction postcoloniale belgeSi on oublie sou­vent que le racisme est une idéolo­gie fluc­tu­ante, vari­able selon les cul­tures, les pays, les groupes soci­aux…, on réalise encore moins que son pen­dant, l’antiracisme, n’est pas une valeur uni­verselle (ce fameux uni­versel, qui lui aus­si pose bien des ques­tions), intem­porelle et détachée de tout con­texte. Il suf­fi­rait pour­tant, par exem­ple, de réu­nir des militant·es de la mou­vance « Touche pas à mon pote » des années 1980 et des activistes décolo­ni­aux d’aujourd’hui pour provo­quer de vives dis­cus­sions, mesur­er l’ampleur du décalage idéologique alors que tou.tes aspirent à une société égal­i­taire. Mais quar­ante ans de recherche, de luttes, d’évolution de la société les sépar­ent.

Par­mi ses nom­breuses util­ités, l’ouvrage de recherche de Sarah Demart, La fic­tion pos­tra­ciale belge. Antiracisme afrode­scen­dant, fémin­isme et aspi­ra­tions décolo­niales, a notam­ment celle de met­tre à jour la façon belge de con­cevoir le racisme et l’antiracisme – d’autant qu’en Wal­lonie et à Brux­elles, la ten­dance reste forte de se référ­er à la tra­di­tion et à la réal­ité français­es pour inter­préter les phénomènes cul­turels et soci­aux. La sin­gu­lar­ité de notre racisme et de notre antiracisme s’explique autant par la com­plex­ité iden­ti­taire belge et le mode de nous (re)représenter, comme « petit pays con­vivial et sans ambi­tion impéri­al­iste » que par la réal­ité poli­tique :

Dans le con­texte fédéral belge, l’antiracisme est une réal­ité dif­fi­cile à définir. D’une part, il s’inscrit dans une poli­tique plus large de lutte con­tre les dis­crim­i­na­tions et la pro­mo­tion de l’égalité des chances. D’autre part, la poli­tique de l’égalité des chances est répar­tie entre dif­férents niveaux d’intervention et domaines de com­pé­tences qui sont plus ou moins artic­ulés entre eux. 

Avec la com­plex­ité de la répar­ti­tion des com­pé­tences entre le fédéral, les Régions et les Com­mu­nautés, on imag­ine assez facile­ment le tra­vail que doivent déploy­er et les freins que doivent affron­ter les militant·es antiracistes qui souhait­ent se démar­quer de l’antiracisme main­stream (c’est-à-dire celui qui relève de la société civile et du secteur asso­ci­atif sub­sidié) ou visent à com­bat­tre le racisme d’État.

Sur le plan méthodologique, l’autrice con­cen­tre son étude sur la Bel­gique fran­coph­o­ne et mon­tre les effets négat­ifs de la fic­tion pos­tra­ciale (dans le sens de créa­tion imag­i­naire, non dans son accep­tion lit­téraire) sur les courants antiracistes. Dans cette fic­tion pos­tra­ciale, la race n’a plus d’importance ou de réal­ité, le racisme relève d’attitudes indi­vidu­elles sans lien avec le pro­jet colo­nial his­torique des États européens ni avec les struc­tures sociales. À par­tir d’une enquête de ter­rain de longue durée (2011–2019) dans les milieux mil­i­tants et d’une réflex­ion théorique nour­rie des textes fon­da­teurs et des recherch­es inter­na­tionales les plus récentes, Sarah Demart mon­tre qu’une large part de l’antiracisme belge – qu’il soit « main­stream », d’État ou juridique – tend à min­i­malis­er, voire à ignor­er le racisme anti-Noir·es. Il invis­i­bilise les reven­di­ca­tions des milieux afrode­scen­dants, délégitimise leurs asso­ci­a­tions, refuse aux pop­u­la­tions racisées (c’est-à-dire soumis­es à une assig­na­tion raciale) une place pleine et entière « en dépit de leur inscrip­tion de longue date dans l’espace nation­al belge, en tant que sujets (post)coloniaux » même s’il tend, ces dernières années, à s’ouvrir aux dias­po­ras.

S’il ne s’agit pas ici de dis­cuter les argu­ments de cet essai, par­fois aride et écrit selon les normes de l’édition uni­ver­si­taire, on peut toute­fois affirmer qu’il con­stitue un out­il pré­cieux pour aider à repenser, voire à trans­former les pra­tiques et les con­science poli­tiques au sein des luttes mil­i­tantes antiracistes belges. On ne peut que souhaiter qu’un jour, il soit adap­té pour un pub­lic plus large.

Michel Zumkir