Un coup de cœur du Carnet
Christine BINI, L’Envol et le Sillon. L’œuvre romanesque de Jean Claude Bologne, Académie royale de langue et de littérature françaises, 2025, 244 p., 20 €, ISBN : 9782803200924
La rencontre entre le champ romanesque de Jean Claude Bologne et le regard de Christine Bini se place sous le signe de la grâce, d’une grâce athée qui rend toute la mesure de la puissance esthétique, de la complexité et de l’exigence d’une œuvre radicalement singulière. Le titre de l’essai, le tableau de Breughel, La Chute d’Icare (la version du musée Van Buuren) en couverture dévoilent l’intuition qui dicte et guide l’étude : « Le titre choisi pour cet essai associe Jean à l’envol, et Claude au labour, symboliquement. Ce sont là deux motifs importants de l’œuvre romanesque de Bologne : l’aspiration à la transcendance, et l’ancrage dans l’histoire, terreau de la fiction. » La complémentarité des deux gestes (le vol vers l’infini et le labour de la terre fictionnelle, de la chair historique) par laquelle Christine Bini définit l’imaginaire du romancier est égaiement à l’œuvre dans l’exégèse qu’elle lui consacre.
Christine Bini part d’un choix méthodologique fécond : elle aborde l’espace fictionnel composé par les romans, les nouvelles et les apologues en le subdivisant en quatre pans, « les romans contemporains », « les romans dans l’histoire », « les romans de l’imaginaire », les « contes et apologues ». Écartant les nombreux ouvrages que Jean Claude Bologne a délivrés dans le genre de l’essai, elle se fait l’arpenteuse d’un espace de création dont elle interroge la complexité de la structure narrative (ce que Jacques De Decker, comme elle le cite, nommait son appétence pour les « récits à tiroir, savamment construits »), les motifs obsédants — la quête du livre disparu, la place des femmes, l’ange, la question du choix, les confréries, la mise en abyme des puissances de la fiction… —, la haute exigence spirituelle et esthétique (qui n’exclut pas l’humour).
Étranger à la pratique devenue hégémonique de l’autofiction, Jean Claude Bologne est un bâtisseur textuel qui, mêlant une éblouissante érudition et un talent inouï pour la construction formelle, questionne l’humain, le sens de la vie, l’apocalypse, le savoir, le sacré et le profane. Sillonnant au plus près l’étoffe, les nervures, les enjeux de La faute des femmes, du Troisième testament, de Sans témoins, du Frère à la bague, de L’homme-fougère, de L’ange des larmes, de L’âme du corbeau blanc, du Nouvel An cannibale, d’Emprises, du Marchand d’anges pour n’en citer qu’une poignée, l’essai ouvre des portes tout en veillant à ne pas épuiser une herméneutique par essence infinie. Christine Bini réussit le tour de force de mettre au jour un fil d’Ariane qui dévoile la structure labyrinthique de l’œuvre et en dégage la suprême cohérence. Ce filon alchimique qui relie et parcourt les romans et les contes s’appelle Troisième Testament, titre du deuxième roman de Bologne. Doublant une œuvre théorique abondante et de premier plan (Histoire de la pudeur, Le mysticisme athée, Histoire du sentiment amoureux, Voyage autour de ma langue, Une mystique sans Dieu, Histoire du coup de foudre, Histoire du scandale…), le territoire fictionnel active le récit dans le sens d’une mise en forme et en sens d’un athéisme spirituel, d’une quête d’émancipation.
Après un Ancien Testament qui fixe la Loi comme on parle à un enfant, un Nouveau Testament qui parle d’amour et de foi comme on parle à un adolescent, on envisage un Troisième Testament faisant appel à la raison, comme on parle à un adulte.
Déjouant le risque de mort de tout icarisme, Jean Claude Bologne rejoint le sillon, le sol qu’il laboure par l’envol tandis que, par le creusement de la terre, il gagne la transcendance. Portée par un souffle puissant, ambitieux, cette œuvre chorale se voit dépliée avec brio. André Malraux caractérisait le roman de Faulkner, Sanctuaire, comme « l’intrusion de la tragédie grecque dans le roman policier. » Médiéviste, concepteur d’intrigues et de personnages complexes, Jean Claude Bologne bâtit nombre de ses récits comme des romans policiers où les mythes, l’amour, les sibylles, le Bien, le Mal, l’Enfer, le Paradis, Dieu, les anges, les humains, les animaux, le cosmos, le contemporain, l’Histoire s’invitent dans les eaux des expériences de la révélation. Une œuvre qui s’élève comme un jeu de perles de vie.
Véronique Bergen