Amours toxiques

Mar­tine ROLAND, Pomme de reinette et pomme d’api, M.E.O., 2025, 214 p., 20 € / ePub : 12,99 €, ISBN : 978–2‑8070–0546‑4

roland pomme de reinette et pomme d'apiLe nou­v­el opus de Mar­tine Roland débute sur la fin de l’écriture d’un roman qui retrace l’histoire d’amour sin­gulière de la nar­ra­trice, Camille. Lorsqu’elle a 15 ans, elle ren­con­tre Brady, de deux ans son aîné, fraiche­ment arrivé dans son école sec­ondaire. Sa vie monot­o­ne d’élève timide est égayée par ce jeune homme tac­i­turne et mys­térieux. Avec lui et son amie Hort­ense, elle for­mera vite un trio de rebelles.

Au fur et à mesure qu’elle fréquente son nou­v­el ami, Camille décou­vre la réal­ité âpre qu’il vit au quo­ti­di­en : son père décédé et sa mère défi­ciente men­tale placée dans un insti­tut psy­chi­a­trique, il vit dans une car­a­vane avec son frère Oscar atteint de retard men­tal égale­ment, avec de sur­croit une schiz­o­phrénie désor­gan­isée et des traits autis­tiques. Chaque jour est un com­bat pour Brady afin de sub­venir à ses besoins et ceux de son frère, ce qui le pousse par­fois dans des affaires dou­teuses.

Brady se débat au quo­ti­di­en avec dévoue­ment pour que son frère puisse vivre selon ses lubies et mal­gré ses crises, mais tout est com­pliqué à cause de la rela­tion fusion­nelle tox­ique entre sa mère et Oscar, qui se ren­for­cent l’un l’autre dans une vision du monde sim­i­laire. Face à cette sit­u­a­tion famil­iale, Camille tombe irrémé­di­a­ble­ment amoureuse de Brady, qui devient sa rai­son d’exister, il est désor­mais l’élément cen­tral de sa vie. Cette sys­témique n’est pas sim­ple et quand on sait que cette famille a très peu de sou­tien, on com­prend la charge men­tale qui écrase Brady, for­cé de grandir plus vite pour jouer les Sisyphe des temps mod­ernes…

[J]e ne suis rien parce que je vis aux dépens de deux êtres qui ne sont rien eux-mêmes. Rien pour eux-mêmes, rien pour la société. Non, ne par­le pas, écoute-moi atten­tive­ment : je ne suis rien parce que je dois rem­plir leur vie, chaque sec­onde, chaque minute, chaque heure, chaque jour… Ain­si, je deviens leur tout, la seule chose qui comble le néant de leur vie. La ques­tion est de savoir si ce tout rem­plit sa fonc­tion, si leur vide infi­ni parvien­dra un jour à être comblé. Hélas, ce tout s’effrite, il devient poreux comme une terre cuite que l’on a trop mise sur le feu, il s’épuise avec le temps qui passe, quoi que je fasse, quoi que je veuille. Par­fois, il se lasse. Si tu savais à quel point il se lasse. Et je me retrou­ve seul, vidé, face à leur néant qui n’attend qu’une chose, être comblé à nou­veau, à jamais, par ce que je peux encore leur don­ner.

Pomme de reinette et pomme d’api est un roman proche du thriller avec plusieurs pas­sages psy­chol­o­gisants, dans un style par­fois expli­catif, où nous voyons agir la lame impi­toy­able du déter­min­isme social. Les per­son­nages sont décrits avec une belle com­plex­ité, qui nous amène à palper l’ambivalence de cha­cun. Là où nous décou­vrons chez Camille une pris­on­nière con­sen­tante de sa pas­sion, nous assis­tons à un face-à-face ter­ri­ble entre les deux frères : d’un côté, un Brady con­stam­ment aux abois, sous pres­sion per­ma­nente, capa­ble de manip­uler son frère pour se pro­téger ; d’un autre côté, un Oscar moins bête qu’il n’en a l’air qui peut avoir des accès de vio­lence extrême.

Mar­tine Roland nous invite à voir au-delà des apparences et à palper les con­trastes pro­pres à la nature humaine : on peut vivre dans la mis­ère et être fier, on peut vivre sous con­trainte per­ma­nente et aimer sa vie, on peut aimer l’autre et le vio­len­ter…

Mon père en était fou. Fou d’amour pour une folle. Tu peux imag­in­er ça ? Regarde ma vie de merde, à présent. Mais, pour rien, je ne l’échangerais con­tre la tienne ! Je m’y suis fait, à cette vie, et rien ne pour­ra plus me l’enlever. Je n’existe qu’en fonc­tion d’eux, ma mère et mon fran­gin. Mes deux chaînes. Ils me rat­tachent à la vie.

Une ques­tion se pose, alors : jusqu’à quand peut-on vivre ain­si?

Séver­ine Radoux