Humaine jusqu’au bout

Mar­i­anne LEFEBVRE-RAEPSAET, À fleur de mémoires. Lulu Raep­saet, résis­tante com­mu­niste, rescapée de Ravens­brück, Cerisi­er, coll. « Quo­ti­di­ennes », 2025, 176 p., 17 €, ISBN : 9782872672561

lefebvre rapsaet a fleur de mémoireRésis­tance. Sol­i­dar­ité. Human­ité. Ajou­tons : mémoire. Trans­mis­sion. Voilà quelques-uns des ter­mes qui se détachent par­mi tous les autres dans À fleur de mémoires de Mar­i­anne Lefeb­vre-Raep­saet, un livre con­sacré à sa mère, Lulu Raep­saet, déportée au camp de Ravens­brück et qui, comme beau­coup de sur­vivantes et sur­vivants des camps, a (très) peu racon­té ce qui s’y était passé. Certain·es se sont même tu·es totale­ment, lais­sant leurs descendant·es aux pris­es avec des béances d’autant plus douloureuses. On pense, par exem­ple, à la mère de Chan­tal Aker­man, si silen­cieuse (même si par­fois bavarde), si présente dans la vie et dans l’œuvre de sa fille : « [le silence de ma mère] c’est sur quoi je tra­vaille, depuis des années, d’une manière ou d’une autre (…) comme elle a eu la parole coupée, vrai­ment, j’essaie à ma manière de la lui redonner. »

Résis­tance. Sol­i­dar­ité. Human­ité. Ces mots résu­ment la vie de Lulu Raep­saet, mais égale­ment celle de ses com­pagnes de camp. Ils sont aus­si ce que Mar­i­anne Lefeb­vre-Raep­saet a cher­ché à com­pren­dre : les événe­ments, les lieux, le con­texte dans lesquels s’est inscrite la vie de sa mère, les rela­tions entre les déportées, le rap­port aux nazis. Elle se mon­tre plus per­son­nelle lorsqu’elle évoque les réper­cus­sions qu’ont eues, sur sa pro­pre vie et celle de ses frères et sœurs, l’histoire de résis­tante, de déportée, de rescapée de leur mère : les angoiss­es d’une troisième guerre mon­di­ale, le rap­port à la mater­nité, à la beauté… mais aus­si sa tolérance et sa dig­nité, sa mil­i­tance chevil­lée au corps, et son human­ité. « Ma mère est restée humaine jusqu’au bout. »

Pour exhumer ce que le silence avait englouti, Mar­i­anne Lefeb­vre-Raep­saet s’appuie sur des archives et des livres, notam­ment ceux de Ger­maine Tillion, Bern­hard Strebel, Sarah Helm, Char­lotte Del­bo. Elle utilise égale­ment l’enregistrement d’une inter­view don­née en 1984 par sa mère à l’historien José Gotovitch pour Du rouge au tri­col­ore. Résis­tance et par­ti com­mu­niste. Cet entre­tien lui per­met de retrac­er la vie de sa mère avant la dépor­ta­tion : sa nais­sance dans une famille ouvrière, pau­vre et social­iste, à la fin de la Pre­mière Guerre mon­di­ale ; les vacances organ­isées par le Par­ti Ouvri­er Belge ; le loge­ment à la Mai­son du Peu­ple d’Anderlecht ; le mil­i­tan­tisme aux Jeunes Gardes Social­istes puis au Par­ti com­mu­niste ; l’engagement dans la résis­tance et les actions menées, jusqu’à son arresta­tion le 29 juil­let 1942 et son incar­céra­tion à la prison de Saint-Gilles.

Déportée le 29 mai 1943 dans un train à bes­ti­aux, arrivée à Ravens­brück le 9 juin, enreg­istrée sous le matricule 20 310 et con­trainte de porter le tri­an­gle rouge des pris­on­nières poli­tiques, Lulu Raep­saet restera trois années à Ravens­brück. L’autrice ne cherche pas à imag­in­er son vécu ou ses souf­frances, ni, con­traire­ment à ce qu’a fait Chan­tal Aker­man avec sa mère, à lui redonner la parole : elle s’en tient à expli­quer ce qu’était ce camp de femmes, sa spé­ci­ficité, son quo­ti­di­en, son organ­i­sa­tion mil­i­taire et machi­avélique, ses baraque­ments de bois, les ordres absur­des et inhu­mains, les expéri­ences sci­en­tifiques sur les déportées, le tra­vail en usine, les sévices… Très sou­vent, elle cite les autri­ces et auteurs qu’elle a lus, leur lais­sant généreuse­ment la parole, comme pour pro­longer la chaine de sol­i­dar­ité, de com­mu­nauté, de trans­mis­sion. Fidèle à l’esprit de sa mère, elle accorde une place impor­tante aux dif­férentes formes de résis­tance à Ravens­brück : si elles ne pre­naient pas la forme de groupes armés, si les actes n’étaient pas tou­jours spec­tac­u­laires ni par­fois même réus­sis, ils étaient tou­jours héroïques, sauvant des vies – celles des autres, et par­fois la sienne pro­pre. Le tra­vail de survie et le main­tien de la dig­nité fig­u­raient par­mi les pre­miers actes de résis­tance.

Mémoire. Trans­mis­sion. Hom­mage à la mère de l’autrice, à sa mémoire, le réc­it de Mar­i­anne Lefeb­vre-Raep­saet a aus­si pour but avoué de sor­tir de l’oubli « la con­tri­bu­tion des femmes aux com­bats antifas­cistes » et de par­ticiper à la trans­mis­sion de ce qu’a été la vie des pris­on­nières du camp de Ravens­brück. D’autant qu’il ne reste plus que quelques déportées, et que la généra­tion suiv­ante, celle de l’autrice, com­mence à dis­paraitre.

Michel Zumkir

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