Un coup de cœur du Carnet
Raïssa YOWALI, Les mille soleils de Busu Jano, Arbre de Diane, 2026, 114 p., 15 €, ISBN : 978–2‑93082240–2
Il est des livres qui ne se contentent pas d’être lus, mais qui vous percutent et obligent à regarder en face les angles morts de notre humanité, les éclats de la société dans leurs fracas, les survivances lumineuses qui irradient et nourrissent les feux de la résistance. Ce premier recueil de Raïssa Yowali, Les mille soleils de Busu Jano, paru chez L’Arbre de Diane est de ceux-là.
Entre Bruxelles et Kinshasa, entre mémoire et territoire, poésie incandescente et chroniques d’une lucidité brutale, l’autrice dénonce, pointe du doigt, prend la parole, occupe les pages et saisit l’espace poétique en imposant sa voix engagée et militante, dans un refus d’être barricadée dans la norme.
Tout commence à Busu Jano, cette vieille bâtisse au cœur de Kinshasa, héritage de Koko Albert, l’arrière-grand-père, devenue un « point de départ devenu pays imaginaire ». Pour l’autrice, née à Bruxelles, le Congo n’est pas une destination de vacances, mais une « brèche dans [son] cœur », une plaie ouverte où se mêlent la nostalgie d’un paradis perdu et la douleur d’une terre pillée pour son cobalt et son coltan. Son écriture rend hommage aux « Mille Soleils » : ces anonymes, ces « perdant·es de tous les jours » qui, malgré la cruauté du monde, donnent la vie.
Tantôt, son verbe refuse les drapeaux qui « empêchent de gamberger », il nous fait humer les odeurs de poisson séché et de friture de beignets du « tiek » Matonge, dialogue avec le Kivu ensanglanté, souligne l’infobesité et l’incommunicabilité avec l’altérité, il questionne « notre capacité à regarder le monde dans son entièreté », chante la résistance en dépit des exodes et des « politiques cannibales », décèle « la Bête ». Tantôt, la révolte vient sourdre dans des joutes argumentaires avec un chauffeur Bolt, scandées à coup d’Al Pacino, Depardieu, Diam’s, Arno, elle éclaire la violence comme système. L’intrication des discriminations se déverse, à coudées franches, chez Momo, dans des fugues aussi, et fait même sensation dans un gymnase louvièrois, où la prose boxe dès les premiers pas sur le catwalk, et n’esquive pas les crânes fracassés des femmes pour un pas de côté, pense le corps-mémoire et ces rages qui demeurent cloitrées. Tandis que là, la parole interroge le « faire famille », les liens, la transmission, là, s’ajoute la mélancolie, lors de soirs de foot, de ceux où « c’était famille dans un salon cuisant l’odeur collante de Fanta-bières-sueur ». Le souvenir des anciens, la mémoire des lieux, le passé et son présent font force d’a(d)venir :
Je me souviens mais pas assez
comme d’une vie qui n’est pas la mienne
qui n’est plus la mienne
d’un pays qui me reviendrait de droit
où je n’ai plus mis les pieds
depuis trop longtemps
« Congolais·e de père et de mère »
comme un appel sous les drapeaux
qui frémit entre les dents de mon grand-père
ne restent que ces souvenirs friables
que le temps balaye comme une vieillarde nonchalante
qui deviennent des légendes au sifflement de prophétie
La narration éclaire les fragilités, la joie qui souffle. Elle ausculte l’amour, depuis les commus déconstruites, depuis un nous, un moi, en marche et en « marge perspective ». Ça claque, ça percute, et là encore, un sujet affirmé psalmodie des pensées accidentées d’un passé composé jusqu’au vivant du présent. Quand « autour tout brûle, autour c’est le chaos », quand Google Maps ne répertorie rien des ombres, des monstres, des dragons de rue, il est de l’invisible que le verbe de Yowali met en lumière.
Dans un style à la fois cru et poétique, une écriture hybride mêlant prose et poèmes, l’autrice livre un appel vibrant à « guérir le commun ».
« Je n’ai jamais compris d’où venaient toutes ces rages en moi, toutes ces colères, toute cette pagaille et cette lumière qui cherche à se sauver. » s’interroge Raïssa Yowali. N’est-ce pas là le feu sacré de la poésie qui tonitrue dans cette voix de braise porteuse de nouvelles aubes ? répondra le lectorat, au crépuscule de ces mille soleils de Busa Jano.
Sarah Bearelle