Un coup de cœur du Carnet
Geneviève DAMAS, Trace, Grasset, 2026, 202 p., 19 € / ePub : 13,99 €, ISBN : 978–2‑246–84122‑7
Geneviève Damas a l’art de donner la parole à des jeunes d’aujourd’hui confrontés à des actualités ou des réalités sociales qui les dépassent. Ce fut le cas dès son premier roman paru en 2011 chez Luce Wilquin, Si tu passes la rivière, salué par les prix Rossel et prix des cinq continents de la Francophonie. Suit en 2014 Histoire d’un bonheur (Arléa) ou le récit de diverses rencontres dont celle d’une enseignante avec Noureddine, élève en difficulté. Après Patricia (sur le drame des migrants) qui marque son passage chez Gallimard, l’autrice belge donne la parole à une adolescente de seize ans et demi qui raconte son déni de grossesse et sa maternité précoce dans Bluebird (2019). Deux ans plus tard, Jacky dresse le portrait d’un élève d’un lycée juif de Bruxelles que relate un jeune Belge d’origine marocaine, revenu de Syrie, pour son mémoire de fin d’année. Passée chez Grasset en 2023 avec Strange, Geneviève Damas s’attelle à un autre sujet de société, celui qu’incarne Nora, qui écrit à son père qu’ielle a changé de sexe. Aujourd’hui parait Trace, toujours chez Grasset, le récit par Farkass de sa jeunesse vécue à couteaux tirés et à cent à l’heure, dont le souvenir restera ancré pour longtemps dans notre mémoire, voire notre inconscient.
Dès l’entame du dernier roman de Geneviève Damas, on devine sans difficulté que l’héroïne mène une double vie. Farkass est une vraie héroïne et la force de ce roman bouleversant tient pour beaucoup à ce personnage. Jeune adolescente, elle raconte en ‘je’ la vie avec sa mère, « aimant à minables » dit-elle. Le père, lui, a disparu dans la nature après avoir laissé des dettes de jeux colossales à sa femme. Alors que la famille se débrouillait relativement bien grâce au métier de garagiste du paternel, le duo mère-fille qui constitue une autre force du roman va connaitre une irrémédiable dégringolade jusqu’à se retrouver dans un appartement pourri du quartier des Tours tout aussi pourri. L’occasion pour le lecteur et la lectrice de découvrir la vie dans une de ces cités périphériques qui défraient bien souvent la chronique. Si Geneviève Damas décrit sans faux-fuyant la rudesse de ces lieux relégués à la marge des grandes villes, elle en esquisse aussi quelques côtés positifs.
Face à la situation précaire dans laquelle mère et fille se retrouvent, Farkass s’engage dans une voie bien souvent sans issue : le deal. À l’heure où Bruxelles connait des règlements de compte entre bandes rivales, Geneviève Damas décrit un univers sans pitié et nous éclaire sur les réalités que cachent ces violences urbaines croissantes. Cette activité illicite n’est pas sans conséquence sur la scolarité de la jeune fille, au grand dam de sa mère pourtant mal placée pour lui faire des reproches. Heureusement, Farkass est repérée par son professeur de gymnastique, bienveillant, tuteur de résilience, qui décèle en elle une potentielle athlète en course à pied et lui propose de la prendre sous son aile. De rebondissements en rebondissements, le roman oscille entre ces deux voies et maintient jusqu’à la dernière page le suspense inhérent à ce destin hors normes.
L’adolescente est constamment tiraillée entre de sales combines et des entrainements exigeants. Outre son entraineur qui ne lui épargne aucune difficulté mais est toujours encourageant, elle croise une autre figure paternelle : Mimoun, 60 ans, dont quinze à l’ombre, un ancien qui lui apprend les codes d’un monde qui n’en manque pas et la met en garde. Mais, surtout, c’est la personnalité attachante de Farkass qui ressort de cette histoire. Débrouillarde, frontale, décidée, elle fait preuve d’un sacré caractère et s’impose comme fille au milieu de tous ces garçons livrés eux aussi à eux-mêmes. L’exemple donné par son père mais également la manière de réagir de sa mère ont développé chez elle une méfiance rédhibitoire face aux hommes et une volonté farouche de ne rien lâcher de son indépendance. Malgré les dilemmes et des violences inimaginables qui la confronte à la mort, elle se montre déterminée et libre d’un bout à l’autre.
Avec un tel personnage, on comprend que l’autrice belge suive son point de vue et lui donne la parole. Empruntant la voix de l’adolescente, Geneviève Damas veille à respecter la simplicité et l’oralité de son langage direct ainsi que des expressions propres à son âge comme vénère, deleter, crush, renoi ou encore la golmon. Elle offre dès lors un récit dépouillé qui devrait interpeller autant des adolescent.e.s que des adultes. Ses descriptions des courses de Farkass sont haletantes, à l’image du roman. L’écrivaine nous les fait vivre comme si nous étions sur la piste. Des courses pour la vie, pour une autre vie, sans que l’on sache de quel côté va tomber la pièce. Ce bras de fer existentiel durera jusqu’au sprint final, jusqu’à la fin du livre (et même au-delà). Trace, Farkass, trace !
Michel Torrekens