Ce qui résiste

Thier­ry WERTS, Là où trébuche la lumière, La Trace, 2026, 172 p., 16 €, ISBN : 9782487261457

werts la ou trebuche la lumiereDans ce car­net de voy­age, la forme poé­tique, les médi­ta­tions se char­gent de porter au dici­ble et au vis­i­ble la mémoire de l’extermination des Juifs. Com­ment ren­dre compte des noms rayés de la carte, des lieux effacés, des années de cen­dres ? Com­ment s’approcher des zones géo­graphiques, his­toriques et psy­chiques qui ont som­bré dans les ténèbres ? Mag­is­trat, poète (For intérieur), romanci­er (Demain n’existe pas encore, Le monde rêvé d’Alva Teimosa), Thier­ry Werts pose ses pas dans une car­togra­phie de la mort indus­trielle, tra­verse durant huit jours des villes, des vil­lages, des cam­pagnes frap­pés par l’Aktion Rein­hard. L’appel qui le saisit lui intime d’aller « là-bas », là où la lumière a vac­il­lé, là où le passé brûle encore, sou­vent sous une forme invis­i­ble. Il ne s’agit ni d’un devoir de mémoire, ni d’un besoin de com­pren­dre, ni d’un pèleri­nage, d’une his­toire famil­iale, ni d’une recherche de répa­ra­tion.

Ce n’est pas un livre d’histoire.
Pas un essai sur la Shoah.

C’est un car­net de route.
Au bord des camps, des mémoires,
des mots. 

Des lieux tra­ver­sés, sou­vent, il ne reste rien, aucune trace des ghet­tos, des syn­a­gogues, des camps d’extermination, de la plan­i­fi­ca­tion de la Solu­tion finale. À Varso­vie, à Lublin, l’auteur se heurte à « des morceaux de rien », à des ombres fugi­tives qui glis­sent sur un présent amnésique. À Lodz, à Siedlce, à Radom, à Zamosc, au milieu du silence des pier­res et des mots, des ves­tiges infimes, des cica­tri­ces tel­luriques rap­pel­lent l’anéantissement.

Rien ne reste.
Rien qu’une men­tion sur une
plaque.
Qua­tre mono­lithes à peine tien­nent
mémoire.
Un quarti­er devenu quarti­er,
une rue dev­enue sim­ple rue. 

Chelm­no, Belzec, Sobi­bor, Tre­blin­ka… l’auteur y foule les cen­dres, écoute les mil­lions de voix assas­s­inées, con­tem­ple la forêt, les pins dressés sur l’absence. À Tre­blin­ka, dernière étape du voy­age mémoriel, « Il n’y a plus de camp / Pas de murs. / Pas de fos­s­es. Pas de ruines ».  Thier­ry Werts ne recou­vre pas le silence de l’Histoire, ne charge pas l’écriture de met­tre en œuvre con­so­la­tion et cathar­sis. Son texte se tient à la lisière, à la fron­tière du silence et du verbe, il se pose à l’endroit du « presque rien », là où un souf­fle de vie résiste à ce qui a plan­i­fié sa mort au passé comme au présent.

Depuis dix ans, j’écris à la lisière.
À la lisière de l’indicible,
aux marges du vis­i­ble,
en bor­dure de ce que le monde
préfère oubli­er.

Là où trébuche la lumière La ful­gu­rante beauté du titre libère ses har­moniques et révèle le geste qui sous-tend le livre : men­er l’écriture à affron­ter des points de crise, des ruines, des fêlures, des non-dits, la porter à la lisière de l’impensable, non pas afin de plonger dans la tragédie et l’inconcevable, mais dans l’obscur pari pour une quête de lumière qui s’oppose à la plongée dans le non-monde. Der­rière les miradors, le zyk­lon B, l’Action Rein­hard, la destruc­tion des ghet­tos de Varso­vie, de Lodz, les trains de la mort, der­rière les rouages et les aux­il­i­aires du géno­cide, l’assassinat des prières, des let­tres hébraïques, der­rière les marées de sang, de cadavres, une flamme vitale se dresse, celle qui relie les insurgés du ghet­to de Varso­vie et de nom­breux autres ghet­tos, la révolte du camp de Sobi­bor, les actions des Justes aux poings qui, aujourd’hui, se dressent con­tre ce qui ôte les puis­sances de la lib­erté.       

Véronique Bergen

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