Des vies fécondes

Claire MAY, Rêves d’azote, Hélice Hélas, 2026, 192 p., 20 €, ISBN : 978–2‑940700–93‑6

may rêves d'azoteMédi­ta­tion romanesque sur la fécon­dité, sur les liens entre généra­tions, Rêves d’azote con­stru­it un réc­it autour de ce qui relie les mon­des, de ce qui assure la per­pé­tu­a­tion de la lignée. Après un pre­mier roman, Oost­duinkerke (Édi­tions de l’Aire) couron­né par le prix de la pre­mière œuvre fran­coph­o­ne de la Fédéra­tion Wal­lonie-Brux­elles et par le prix SPG, Claire May nous plonge dans le rêve de mater­nité et ce qui, par­fois, l’entrave. Délais­sant l’approche psy­chologique, l’exploration du désir d’enfanter, elle donne à enten­dre le par­cours d’une femme médecin recourant à la fécon­da­tion in vit­ro. Avec son com­pagnon Frédéric, la nar­ra­trice gagne la Lig­urie avec pour via­tique un ouvrage-tal­is­man, Au bon­heur des morts de Vin­ciane Despret. Là où l’essai de Vin­ciane Despret inter­roge les liens, les réc­its qui relient les morts aux vivants, la nar­ra­trice envis­age d’accomplir sem­blable tra­vail avec ceux et celles qui n’arrivent pas à naitre, qui échouent à voir le jour.

J’étais au bord de l’eau avec l’homme que j’aime et nous atten­dions un enfant qui ne venait pas. Mon utérus était vide, mais heureuse­ment, à la grâce d’hormones et d’aiguilles, six embryons patien­taient sage­ment là-bas, dans un con­géla­teur à Lau­sanne. 

Entre son tra­vail auprès de patients placés en hôpi­tal psy­chi­a­trique et l’espoir d’un pos­si­ble, d’un devenir mère, la nar­ra­trice décrit le pro­to­cole, les injec­tions d’hormones, la ponc­tion d’ovocytes, la longue attente d’une fécon­da­tion. Entre humour, écoute de la com­plex­ité de la mal­adie men­tale et scènes de la vie quo­ti­di­enne, Claire May s’interroge sur les pou­voirs de la sci­ence, elle qui, par la pro­créa­tion médi­cale assistée, per­met la vie. Dans un futur proche, il y a celui ou celle qu’on espère, l’enfant à naitre au terme d’un rêve d’azote, tan­dis que dans le creux du présent, les réc­its de Vin­ciane Despret, ceux des patients don­nent des clés d’intelligibilité de l’existence, une exis­tence qui ne s’arrête pas aux étants présents mais inclut les dis­parus, ceux qui nous ont précédés et nous accom­pa­g­nent, ain­si que les êtres à venir. Il n’y a de néant ni en amont ni en aval de l’actuel.

Pra­ti­quant la médecine, Claire May ques­tionne au tra­vers de son per­son­nage les lim­ites de la ratio­nal­ité sci­en­tifique, accueille ce que la sci­ence (à tout le moins une cer­taine sci­ence) rejette — le sen­si­ble, les coïn­ci­dences, le monde des signes, les phénomènes qui échap­pent à l’entendement.

Au-dessus de nous bril­lait la froideur des étoiles. Dans ces cail­loux, on avait cru voir un jour des ours, des drag­ons et des dieux. Puis le ciel s’était tu, nos mythes avaient rejoint des cav­ernes et l’univers était devenu math­é­ma­tique. Au final, qu’avait-on fait ? Des espaces courbes, un principe d’incertitude, la rel­a­tiv­ité du temps. À vouloir résoudre une énigme, on l’avait décu­plée. 

Véronique Bergen