Mozart, de père en fils

Éric-Emmanuel SCHMITT, Juste après Dieu, il y a papa, Albin Michel, 2026, 193 p., 20 € / ePub : 13,99 €, ISBN : 9782226488589

Schmitt Juste après dieu il y a papaEn 2026, nous fêtons le 270e anniver­saire de la nais­sance de Mozart. Éric-Emmanuel Schmitt, habitué aux par­en­thès­es musi­cales dans sa bib­li­ogra­phie, lui con­sacre aujourd’hui un nou­veau roman, Juste après Dieu, il y a papa.

Si je peux pass­er une journée sans écrire ou sans lire – rarement –, je ne la laisse jamais se ter­min­er sans écouter de la musique. “Écouter”, c’est-à-dire faire le vide en moi, le vide de moi, pour me laiss­er envahir. J’entretiens un dia­logue con­stant avec la musique, l’art que je place au-dessus de tous les autres. Je la cherche sous mes phras­es, je lui offre mes phras­es à l’occasion d’une chan­son ou d’un opéra, ou j’invente des livres pour qu’on l’entende mieux

Cela fait longtemps qu’on con­nais­sait l’amour de l’auteur pour la musique, et plus par­ti­c­ulière­ment celle de Mozart. Dans Ma vie avec Mozart (Albin Michel), sor­ti en 2005, il avouait que Mozart et sa musique, en l’aidant à sor­tir de la dépres­sion dont il souf­frait à 15 ans, lui avaient sauvé la vie. Aujourd’hui, c’est au tra­vers du prisme de la pater­nité qu’il s’intéresse au com­pos­i­teur autrichien.

C’est en effet la rela­tion entre Wolf­gang et Léopold, son père, qui est au cen­tre du réc­it. Une rela­tion com­plexe et touchante, que l’auteur parvient à exprimer avec justesse. D’un côté, il y a Léopold Mozart, homme d’origine mod­este, qui a réus­si à force de tra­vail, de sac­ri­fices et d’efforts. Léopold Mozart, homme de mesure, de pru­dence et de devoir. Léopold Mozart encore, père dévoué, émer­veil­lé par l’immense tal­ent qu’il devine très tôt chez sa fille Nan­nerl pour l’interprétation, et chez son fils Wolf­gang pour la com­po­si­tion.

De l’autre, il y a Wolf­gang, génie joyeux, prodi­ge dés­in­volte et imper­ti­nent, avide d’expériences et de lib­erté. Un enfant doté d’une sen­si­bil­ité extrême pour la musique, d’un appétit de décou­vertes énorme. Très vite, la dis­tance ne pour­ra que se creuser entre eux. Une rup­ture déci­sive est atteinte lors d’un voy­age à Rome, où Wolf­gang parvien­dra à retran­scrire, de mémoire et dans sa total­ité, le Mis­erere d’Allegri, « un tré­sor musi­cal que le Vat­i­can garde jalouse­ment », devant son père inter­dit :

Une ombre s’abat sur Léopold : son fils dis­cerne au-delà de ce que lui-même entend. Il voudrait s’en réjouir sans arrière-pen­sée, pour­tant quelque chose au fond de lui se con­tracte, une fierté mêlée d’un pressen­ti­ment douloureux : Wolf­gang, s’il ne le tient peut-être plus pour son men­tor, le con­sid­ère au moins comme son égal en acuité dans la per­cep­tion des choses ; or, il vient de s’élever jusqu’aux hau­teurs d’un pays her­mé­tique à Léopold, un pays où son rôle de guide s’efface déjà au prof­it de celui — humiliant —  de témoin sur la berge.

Wolf­gang dépasse désor­mais son père en tal­ent, et ne tardera pas à le dépass­er égale­ment en car­ac­tère. Il quit­tera Salzbourg pour faire car­rière à Paris et à Vienne, avec le suc­cès qu’on lui con­nait. Leur éloigne­ment sera total quand Mozart se mari­era, con­tre l’avis de son père et sans l’en informer.

Les lecteurs aimeront la recon­sti­tu­tion fidèle d’une époque et des faits his­toriques évo­qués, le style flu­ide et la nar­ra­tion effi­cace, au moins autant qu’ils aimeront retrou­ver l’auteur dans sa veine mélo­mane.  Mais ce qui mar­que dans ce réc­it est ailleurs : Éric-Emmanuel Schmitt parvient à ren­dre quelque chose du car­ac­tère uni­versel de la rela­tion père-fils. Il fait de Léopold et Wolf­gang Mozart les pro­tag­o­nistes crédi­bles d’une tragédie éter­nelle­ment rejouée mais tou­jours actuelle, celle d’un fils qui ressent la ten­ta­tion de tuer le père pour s’affranchir des lim­i­ta­tions de son enfance et devenir l’homme qu’il rêve d’être. Et c’est une tragédie réussie.  

Cindy Jacquemin

Un extrait de Juste après Dieu, il y a papa

 

Extrait pro­posé par les édi­tions Albin Michel

Juste après Dieu, il y a papa à la Foire du livre

  • Tout au long de la Foire, des exem­plaires de Juste après Dieu, il y a papa seront disponibles sur les stands 313 (Fédéra­tion Wal­lonie-Brux­elles) et 234–235 (Dili­bel)