
Qu’est-ce qu’un beau livre ?
Pour une bibliophilie populaire
Auteur : Jan Baetens
Maison d’édition : Presses universitaires de Liège
Année d’édition : 2026
Nombre de pages : 228
Prix : 23 €
Livre numérique : /
ISBN : 978–2‑87562–510‑6
Voici un essai qui, à plus d’un égard, ne manquera pas de surprendre, voire de déranger. Les mots « beau livre » et « bibliophilie » semblent annoncer une réflexion sur l’amour des éditions originales, des tirages réduits, des reliures soignées, des illustrations artistiques ou encore des dédicaces d’auteur. Certes, l’épithète « populaire » voudrait infléchir le caractère élitiste de cet engouement, mais en l’occurrence elle parait plutôt contradictoire. Quant à l’expression ambigüe « beau livre », elle peut viser aussi bien l’aspect visuel que la qualité littéraire. Bref, associant une question et une intention, le titre de Jan Baetens n’affirme rien, ne promet rien : il se contente d’amorcer une recherche. Paradoxe supplémentaire, le volume est édité par des Presses Universitaires, ce qui suggère une œuvre savante, solidement charpentée, exempte de fantaisie et de subjectivité… Comment manœuvrer devant cet entrelacs de pièges et de défis ?
Il est d’usage qu’un ouvrage scientifique définisse au préalable son champ et sa méthode d’investigation. Ici, la cible est un type particulier d’objet nommé « livre », dont la définition est épineuse puisqu’elle doit statuer sur des cas tels que la revue, la brochure, le porte-folio, le livre-accordéon, voire l’audiolivre ou le livre numérique. Baetens s’impose trois grands critères : il retient un seul type de support matériel, le codex, ensemble de feuilles imprimées, pliées et assemblées ; il se limite aux publications « de type ou à vocation littéraire » ; enfin, il vise des livres non pas luxueux, mais ayant bénéficié d’un soin particulier en leurs composants les plus modestes. Ainsi s’attarde-t-il sur certaines éditions des Célibataires (Montherlant), de Banalité (Fargue), de Jeanne d’Arc (Delteil), de Christine (J. Green), d’Instantanés (Robbe-Grillet), de Zigzag (Lebensztejn), de Viets (De Sadeleer). À première vue disparate, ce choix semble refléter le cours aventureux de lectures et de rencontres plutôt qu’une nomenclature préexistante.
Très éclectique, la méthode de travail combine l’enquête historienne, la bibliologie, l’esthétique plasticienne et l’analyse textuelle : les caractéristiques matérielles du livre comptent autant que son contenu, avec lequel elles forment un tout organique. Trois grands volets se succèdent, du particulier au général : recours aux illustrations, rôle de la typographie, types de supports physiques. Mais la tripartition n’est pas rigide : évoqués dans la partie 1, le dépliant relève en fait des supports matériels, tandis que la mise en page et la typographie anticipent sur la partie 2 ; inversement, la partie 3 revient à l’association poésie-image, à l’insertion de photographies, à la bande dessinée… Combiné au corpus imprévisible, ce plan un peu lâche fait ressembler l’essai à un recueil d’articles ou à une étude de cas plutôt qu’à une synthèse théorique ; au reste, l’auteur indique souvent en note que tel ou tel passage est la reprise plus ou moins modifiée d’un écrit antérieur.
Quoi qu’il en soit, la démarche de Baetens n’est nullement hésitante. S’il décrit la réédition des Célibataires chez Plon en 1948, illustrée par la photographe G. Chadourne, c’est pour démontrer « un excellent modèle de collaboration intelligente entre mots et images ». De leur côté, les photos que Breton insère dans Nadja (1928) ne complètent pas le texte, elles « prennent littéralement sa place », plus précisément celle des descriptions. Le livre de Fargue Sous la lampe (1930) offre une typographie judicieuse : la sobriété et l’équilibre de la police Bodoni servent parfaitement « un projet esthétique qui oscille entre nostalgie et modernité ». L’art de la mise en page n’est pas moins crucial, ainsi la « quasi-absence de marge et d’espace entre les colonnes de texte pour les pages oppressantes des Chants de Maldoror » (Club français du livre, 1963). Avec Cover to Cover (1975), M. Snow pousse à l’extrême le mariage entre support-livre et contenu des images, jouant avec subtilité sur les motifs de la porte ouverte et de la porte fermée.
Quelle définition de la « beauté » résulte de cette exploration minutieuse ? En introduction, Baetens évoque l’« alliance de l’utile et de l’agréable », les critères « simple » et « efficace », mais surtout la notion de « justesse » – qu’il faut entendre au sens musical de “bien accordé”. Appliquée au livre, la notion de beauté dépend de la qualité des liens tissés entre contenu et support, sans se limiter à la seule harmonie. Elle n’est donc pas une simple vertu, mais intègre l’essence même du “beau-livre” (avec trait d’union), auquel conviendrait l’appellation holistique “surlivre”. Quant aux composants entre lesquels se joue et s’établit l’interaction, l’auteur détaille d’une part ce qui relève du support matériel : type de papier, format et dimensions du volume, police(s) et corps typographiques(s), mise en page, recours aux filets et à la couleur, composition plastique de la couverture ; sont envisagés d’autre part les contenus, à savoir le texte et les illustrations, eux-mêmes nouant des interrelations plus ou moins complexes.
L’entreprise de Baetens comporte une dimension qu’à juste titre il qualifie de « politique ». Contrepied de la bibliophilie bourgeoise, le “beau-livre” doit être un objet populaire, c’est-à-dire accessible au plus grand nombre, comme le préconisaient Robert Brun ou Vladimir Maïakovski. Il s’agit de le hisser au même degré de valeur – et non de prix – que les ouvrages de luxe, mais par des voies nouvelles quoique tout aussi exigeantes. Dans cette ligne, la redéfinition rigoureuse des critères de beauté, et de la beauté elle-même, n’a rien d’un exercice académique : elle participe au contraire d’un nécessaire et véritable renversement idéologique.
Daniel Laroche