Amour et musique, entre création et destruction

Sylvain Si un jour tu as de la peine

Si un jour tu as de la peine

Autrice : Anne Syl­vain

Mai­son d’édition : Genèse édi­tion

Année d’édition : 2026

Nom­bre de pages : 180

Prix : 22,50 €

Livre numérique : /

EAN : 9782382011027

Si vous allez par­fois au Théâtre Le Pub­lic, vous y avez peut-être déjà vu une pièce d’Anne Syl­vain. Car cette comé­di­enne de for­ma­tion est égale­ment met­teuse en scène et autrice de spec­ta­cles de théâtre (The Ele­phant Man ou encore Le fils de Don Qui­chotte). Elle revient pour la sec­onde fois au roman, avec Si un jour tu as de la peine, paru chez Genèse Édi­tion.

Au cen­tre de cette his­toire, il y a l’amour, celui de notre pro­tag­o­niste, Hélène, pour son père, et l’attachement pro­fond de son père à la musique, qui mèneront Hélène, dès ses 4 ans, à com­mencer le vio­lon­celle :

J’ai arraché sans pré­cau­tion l’emballage d’une boîte presque aus­si grande que moi. Les yeux bleus de mon père bril­laient de joie quand j’ai décou­vert l’étui noir avec à l’intérieur un vio­lon­celle pour enfant. J’observais l’instrument. Je ne m’attendais pas à ce cadeau. Je ne savais pas encore si je l’aimais ou non. Je crois qu’il lui fai­sait plus plaisir qu’à moi. N’était-ce pas son désir à lui d’en enten­dre la sonorité mélodieuse dans la mai­son ?

C’est cet amour envers son père qui portera Hélène toute sa vie et lui fera choisir la voie de la musique. Mais il va égale­ment graver en elle une blessure pro­fonde, quand son père dis­paraitra dans des cir­con­stances trag­iques. L’action du roman com­mence des années plus tard, lorsqu’Hélène, alors élève au Con­ser­va­toire de Brux­elles, ren­con­tre Václav Masaryk, com­pos­i­teur de génie, sous le charme duquel elle tombera très vite :

Je me sen­tais aus­si légère qu’une bulle de savon prête à éclater. Tout ceci était irréel. J’étais face à Václav Masaryk, mon mod­èle. Je l’ignorais encore, mais cet homme allait devenir l’homme de ma vie. Il allait devenir mon amour, ma moitié, le vis­age le plus embrassé, le plus respiré.

Après une ren­con­tre fusion­nelle, Hélène audi­tion­nera pour devenir l’interprète des œuvres de Masaryk, et par­ti­ra avec lui en tournée partout dans le monde. Ils vivront une rela­tion orageuse, mar­quée par la pas­sion et… la manip­u­la­tion.  Et c’est là que l’autrice déploie tout son tal­ent pour dénon­cer la mécanique lente et inex­orable de l’emprise. Car pour qu’il y ait un pré­da­teur, il faut une proie, et Masaryk, homme égoïste, cal­cu­la­teur, tan­tôt cajoleur, tan­tôt cru­el, exploite la faib­lesse d’Hélène : le manque de la fig­ure cen­trale de son père. Oscil­lant entre des moments de ten­dresse extrême, où il l’inonde d’amour, et des moments de cru­auté et de vio­lence, il l’enferme, étape par étape, dans le piège de l’emprise. Isolée, dépré­ciée, dépen­dant affec­tive­ment de Václav et inca­pable de réalis­er la vio­lence qu’elle subit, Hélène s’autodétruit.

Mais l’amour de son père n’est jamais loin. Il revient à tra­vers la fig­ure du Mer­le Chanteur, cet oiseau « qui chante par tous les temps », représen­té sur un tableau qu’il lui a offert et qui sera pour elle une véri­ta­ble bous­sole. Voilà ce qui est sans aucun doute la plus grande force de ce roman : face à l’horreur de l’emprise, il rap­pelle le pou­voir de l’art et de la nature pour panser les plaies. Il réaf­firme la puis­sance per­for­ma­tive de la musique, de la pein­ture dans nos vies. On regret­tera quelques iné­gal­ités dans l’écriture qui per­turbent par­fois le rythme de l’histoire mais, mal­gré cela, Si un jour tu as de la peine nous emporte : le lecteur aura peur pour Hélène, et on ne pour­ra lâch­er le livre avant de savoir ce qui va lui arriv­er.

Cindy Jacquemin