Un coup de cœur du Carnet

Tent City
Autrice : Tuyêt-Nga Nguyên
Maison d’édition : M.E.O.
Année d’édition : 2026
Nombre de pages : 152
Prix : 17 €
Livre numérique : 9,99 €
EAN : 9782807005853
Quelle beauté d’écriture !
Quel art du récit !
Ce que l’on avait déjà admiré dans ses romans autobiographiques, Tuyêt-Nga Nguyên le confirme avec Tent City, qui parait aujourd’hui aux éditions M.E.O. Comme dans ses précédents livres, le Vietnam, son pays d’origine, est au cœur du Texte – « cœur », à lire aux sens de :
organe vital ; ensemble des vertus ; agent principal et symbole de vie ; mémoire affective ; foyer ou réceptacle de la vie intérieure profonde ; fond secret d’un être, dans son unité et sa vérité primitives ; etc., etc.
Si le Vietnam l’a malmenée, mal aimée, elle, comme sa famille et des millions de ses compatriotes, si elle s’en est exilée, il reste sa terre originaire, mélancolique. Et c’est grâce à lui qu’elle a découvert son gout d’écrire, son art de raconter, pour en transmettre l’histoire et la guerre, ses conséquences, la culture, les déchirures de l’exil.
Ce qui, jusqu’à 927, nourri aux mémoires tragiques du chanteur Lôc Vàng, paru aux éditions ONLiT, s’écrivait dans une version longue et déployée, est écourté, condensé, dans Tent City, recueil de « Contes & Interludes ».
Ces interludes annoncés sont des poèmes contemporains, traduits par l’autrice, sauf « Ainsi soit-il », l’ultime du recueil, qui est de sa plume. Placés entre les contes, en écho à leurs propos, comme le fado portugais, ils disent l’exil toujours malheureux, les amours séparées par la jalousie, la trahison, la mort, parfois réparées par le pardon, l’éternité.
L’air semble tissé
de fils de soie
L’après-midi s’écoule
Douceur de soie
Mon âme est sereine
Pourquoi cette peine ? (« Sans cause », Xuân Diệu (1919–1985))
Les poèmes de ce livre sont davantage de l’ordre du sensible, de l’évocation que de la transmission d’enseignements, contrairement aux contes. Dans ces derniers, comme le soutenait la tante de l’autrice, et comme elle soutient à son tour, chaque conte livre une morale, immédiate ou à découvrir. Dans « Le joueur de flûte », un jeune homme oisif et festoyeur, né de parents fortunés est défié par son père. Il lui propose un séjour à la montagne, sans nourriture ni logement préparés, à part pour le premier jour, et dix livres à lire. Après, ce sera à lui de se débrouiller. Il accepte, sûr de lui, convaincu que l’éloignement serait bref. Il n’en sera rien, mais cette expérience lui a permis de comprendre que « Rien de tel que la montagne pour apprendre la sagesse », et d’intégrer, jusqu’au plus profond de lui-même, que la vertu s’acquiert avec le temps. Pour en arriver-là, il a parcouru un chemin, et ce chemin est réjouissant à lire.
Tous les textes de ce recueil ne relèvent pas du genre du conte stricto sensu, mais tous pourraient débuter par « Il était une fois », s’ils relevaient de la culture occidentale. C’est par son talent de narrer que Tuyêt-Nga Nguyên transforme en contes les histoires qu’elle rapporte ou qu’elle invente. Sa manière de les écrire, de les accueillir en français, langue apprise et si bellement maniée, évoque l’art de recevoir, en ami, les bras ouverts, tout hôte avec ses singularités.
On peut notamment le constater dans le conte qu’elle a inventé pour les enfants vietnamiens dont elle s’occupait dans le camp de réfugiés, Tent city, en 1975, en Floride. Elle y raconte l’histoire d’une amitié entre une petite fille de presque dix ans et un extraterrestre débarqué de la planète Aki. Ensemble, ils découvrent le bonheur ; et son pendant, la tristesse, au moment de la séparation – une séparation qui augure de retrouvailles. Comme pour ce conte, la morale du recueil pourrait être :
Vrai conte ou histoire inventée (…) quelle importance de savoir, tout compte fait ? Nous vivons comme nous pouvons, avec nos forces et nos faiblesses ». À la place de « vivre », on pourrait aussi écrire : « lire ». Lire ces histoires comme des métaphores, avec une volonté de transmettre une éthique, pour un meilleur être au monde, aux autres. À soi.
Et pour terminer comme on a commencé, en se décalant un peu, on pourrait dire :
Quel bonheur de lecture !
Michel Zumkir