
Un peu d’air
Auteur : Philippe Leuckx
Illustration : Philippe Colmant
Maison d’édition : Le coudrier
Année d’édition : 2026
Nombre de pages : 58
Prix : 18 €
Livre numérique : /
ISBN :978–2‑39052–087‑0
Pour Bachelard, l’imagination est mobile. Et dans son ouvrage L’air et les songes, il démontre que l’air n’est pas une substance inerte : cet élément représente la matière en mouvement, le flux et le dynamisme. Rêver de l’air, c’est s’affranchir de la pesanteur terrestre. Invisible et impalpable, l’air est le symbole de la pensée et de la communication. Il est lié à la liberté, à la légèreté, à l’inspiration et à l’ouverture d’esprit mais aussi à l’intellect et à la sagesse. Philippe Colmant, dont les illustrations bleues et blanches comme le ciel et ses tourbillons de nuages ou de lumière dialoguent avec les poèmes de Philippe Leuckx, souligne à juste titre dans la préface d’Un peu d’air que la poésie est affaire de souffle.
Dans ces poèmes en vers irréguliers, on notera ainsi un travail exemplaire sur la musicalité du verbe et un jeu sur les sonorités et le sens des mots : les mots / les maux ; l’air / l’aire, qui émaille le discours poétique au même titre que des allitérations : Un peu de temps aux tempes ; Songe un peu à la sauge. En voici des exemples. Mais convoquer l’air et la lumière c’est aussi épouser la grande respiration de la vie, puisqu’avec notre premier souffle nous poussons notre premier cri et qu’en rendant un dernier souffle, l’être humain prend congé de ce monde qui l’a vu naitre. Il n’est dès lors pas étonnant que le poète, en même temps qu’il nous offre un appel d’air, évoque la fragilité de nos destins et les incertitudes et les variations du temps :
On laisse venir le jour à soi
comme l’on fait entrer l’air
sans rien peser
en caressant le tulle de lumière
d’un doigt
on est ainsi sans cesse
petite mesure du monde
à peine une silhouette de temps
sur un sable incertain
D’autres arborescences thématiques viennent alors se greffer sur cette structure à la fois aérienne et lumineuse : les étapes de la vie, l’enfance et l’enfant, la source vie, la liberté et la marche, la nature. Ces arborescences ont pour miroir les murs, la maison et sa solitude, l’absentée, la fuite du temps, la mélancolie, la nostalgie, les rues et ruelles, dont nous avions signalé dans de précédents recueils comme Lumière des murs, Ce fragile chemin des choses, ou encore Par les escaliers anciens, la symbolique ambivalente puisque le poète y désignait deux espaces, le haut et le bas, le clos et l’ouvert et le point de jonction entre ces espaces symboliques comme lieu du miracle : c’est en effet l’arête, ou l’acte de lever les yeux, ou l’action de regarder dehors qui relient le monde et l’âme, la mémoire et l’oubli. Cet appel à lever les yeux, cette prière laïque à l’esprit, le poète les matérialise dans l’extrême mais indispensable pauvreté de la parole :
Le poème naît du peu
qu’il croise en chemin
l’oreille qui consent
le cœur qui partage
ce souffle venu
de l’inédit du monde
quand légères
les voyelles s’égarent
pour un but indécis
Dans ce recueil, Philippe Leuckx poursuit donc une méditation d’une grande cohérence. Le poème, comme dans chacun de ses livres, y est à tout instant le réceptacle d’une évocation de la vie dans son merveilleux pouvoir d’élévation et de la poésie à en prolonger par le partage la capacité à transformer la mort. Dans un genre et une tonalité poétique caractérisés par l’expression de la plainte, de la mélancolie et du regret et centrée sur l’introspection, abordant des thèmes comme la fuite du temps, la souffrance amoureuse, le deuil ou la nostalgie, l’œuvre de Philippe Leuckx s’inscrit pleinement dans le courant de la poésie élégiaque contemporaine.
Éric Brogniet