
La hantise
Auteur : Jean-Philippe Toussaint
Maison d’édition : Minuit
Année d’édition : 2026
Nombre de pages : 144
Prix : 22 €
Livre numérique : 15,99 €
EAN : 9782707358196
Il n’est pas nécessaire d’avoir lu La clé USB (2019) ou Les émotions (2020) pour suivre l’intrigue de La hantise, nouveau roman de Jean-Philippe Toussaint. Tout en enchainant, le dernier rappèle l’essentiel des faits racontés dans le premier : Jean Detrez, fonctionnaire européen au département Prospective stratégique, est approché par le lobbyiste pro-chinois John Stavropoulos. Or, durant leur entretien, celui-ci laisse échapper sur la moquette une clé USB. Detrez l’empoche discrètement, l’ouvre chez lui, y découvre des informations ultra-confidentielles d’où ressort un jeu de machinations contre l’Union Européenne. Comment réagir à cette inquiétante découverte ? Les enquêtes de l’Office de Lutte Antifraude sont hélas aussi lentes que lourdes. Entre-temps, le héros comprend que Stavropoulos et ses complices le soupçonnent et feront tout pour récupérer la fameuse clé. Il envisage alors une solution extrême et risquée : alerter la presse…
On retrouve dans La hantise plusieurs ingrédients du récit d’espionnage, auquel l’auteur fait l’une ou l’autre allusion, évoquant Max von Sydow dans Les trois jours du Condor, ou encore tel disque dur étiqueté LaCie, rappel évident du roman.que Robert Littell a consacré en 2002 à la C.I.A. Son héros, loyal mais pas totalement discipliné, lutte quasi seul contre de puissants comploteurs ; leur cible est une grande institution démocratique ; fausses identités, interlocuteurs retors, précautions anti-filatures et anti-écoutes, belle espionne, rendez-vous dans un spa, suspicions paranoïdes, séquences de guet, tout évoque le genre “paralittéraire” illustré par John le Carré, Ken Follett ou Robert Ludlum. Tout, sauf qu’ici les armes et la violence physique ne jouent aucun rôle, pas plus que les cascades ou gadgets à la James Bond. Comme en témoignent les remerciements finaux, Toussaint s’est instruit auprès d’un directeur à la Commission Européenne, d’un journaliste d’investigation au Soir, d’un journaliste de Mediapart spécialisé dans les affaires financières et de corruption.
Un autre élément distingue davantage encore La hantise du roman d’espionnage canonique. Non seulement Jean Detrez n’est nullement un professionnel des enquêtes dangereuses et clandestines, mais il n’est pas mandaté par l’institution qui l’emploie et qu’il cherche à protéger. C’est par hasard que, dans la clé USB perdue par le lobbyiste, il découvre une série de données inquiétantes. Plus exactement, il commet en cette occasion une triple faute : il n’avise pas Stavropoulos qu’il a retrouvé sa clé, il en consulte illicitement le contenu, il ne la restitue pas à son propriétaire. Son parcours de “justicier”, paradoxalement, commence donc par la transgression de règles, que suivront d’autres actes analogues quand il fera en Chine une escale officiellement non prévue ou quand il évitera d’alerter l’Office Antifraude. Bref, le héros est pris dans un porte-à-faux qu’il assume plutôt qu’il ne le maitrise lucidement, et qu’il finit par résoudre en adoptant un rôle imprévu et redoutable, celui de « lanceur d’alerte ».
Apparus aux États-Unis à la fin du 20e siècle, les lanceurs d’alerte ont défrayé la chronique en divulguant à leurs risques et périls des secrets d’État : Daniel Ellsberg, Julian Assange, Edward Snowden, etc. Le héros imaginé par Toussaint leur rend un hommage nuancé. En effet, il n’est pas une personnalité forte et entreprenante mais un homme seul, dépressif, quasi malchanceux : sa femme l’a quitté, son père vient de mourir, le biographe de celui-ci est fauché par un cancer, il n’a aucun ami, ses enfants vivent au loin. Une lumière insistante pointe toutefois dans cette grisaille : le souvenir qu’il conserve de son père, image empreinte de probité, de droiture, mais aussi – point névralgique – d’une méfiance tenace envers le régime politique chinois ; d’ailleurs, il fut victime jadis d’une savante arnaque financière où trempait déjà un lobbyiste pro-chinois… Rien d’étonnant à ce que Jean Detrez interprète sa propre croisade comme une « mission filiale ».
Les motivations profondes du héros, toutefois, ne sont pas simples. Certes, il veut sauvegarder ce grand organisme européen qui lui est cher. Certes, la gratifiante biographie de son père n’a pu être menée à son terme. Certes, la société chinoise BTPool a tenté de le rouler avec sa machine Alphaminer. Mais, on l’a vu, c’est fortuitement que la clé USB est tombée en ses mains. C’est peu à peu et secrètement qu’il l’explore, hésitant sur l’attitude à adopter. La logique ici à l’œuvre est celle non de la décision solennelle mais de l’engrenage progressif : de jour en jour, Jean Detrez se révèle à lui-même le rôle de justicier où il s’engage. Il veut certes venger son père, mais il désire surtout que celui-ci soit fier de lui, en une sorte de reconnaissance posthume. À cet égard, La hantise excède grandement le récit d’espionnage. Il s’agit aussi d’un “roman d’apprentissage” : même si le héros n’est plus un adolescent, il est à un tournant crucial de sa vie d’adulte, dans une sorte de passage à vide, près d’aborder une existence nouvelle et un nouvel amour.
Quoique factuellement le livre puisse être considéré comme la “suite” de La clé USB, la manière est toute différente. Dans le premier volume, les descriptions techniques occupent une place presque encombrante, et l’affaire d’espionnage ne présente pas de lien manifeste avec l’évolution psychologique de Jean Detrez. Dans le second s’observe une sorte de resserrement, d’abord spatial : plus de Chine, plus de Japon, plus d’avion, seulement le triangle Bruxelles-Paris-Bruges. Ensuite narratif : la dangereuse aventure cybersécuritaire s’articule étroitement à la quête intérieure du héros. Il en résulte un roman parfaitement construit, dont les différents composants s’imbriquent avec aisance et dont l’unité est encore renforcée par le solide fil du “suspense”, tant stratégique qu’amoureux… Une pirouette pour terminer : le compte rendu de La clé USB dans Le Carnet en 2019 s’intitulait « Hantise de la dépossession », dont Toussaint a pris le premier mot pour titre de son nouveau roman. Volontaire ou non, cette coïncidence laisse rêveur quant à l’osmose secrète entre l’art de la création et celui de la critique…
Daniel Laroche