Qui gagne père

”Dubois

Fragments du père

Auteur : André-Joseph Dubois

Mai­son d’édi­tion : Weyrich

Col­lec­tion : Plumes du coq

Année d’édition : 2026

Nom­bre de pages : 308

Prix : 20 €

Livre numérique : /

EAN : 9782390770237

Les obser­va­teurs de la vie lit­téraire ne man­quent pas de soulign­er fréquem­ment à quel point une par­tie des auteurs con­tem­po­rains se met­tent volon­tiers en scène dans leurs écrits, revenant sur leur enfance, démêlant les fils de leurs tour­ments, délais­sant par­fois totale­ment la fic­tion au prof­it du réc­it en miroir, cet exer­ci­ce aux ressources infinies. André-Jospeh Dubois pra­tique volon­tiers l’art de la fable : sur les 9 romans qu’il nous a don­nés à ce jour, 7 sont des fic­tions à part entière, comme son dernier en date, Vie et mort de saint Ter­corère le Mau­dit. En 2014, il avait pub­lié Ma mère, par exem­ple, un réc­it dans lequel il pas­sait en revue la vie de sa maman qui s’était étalée sur plus d’un siè­cle, de la Belle Époque aux années 2000. Aujourd’hui, avec Frag­ments du père, il com­plète le tableau en revenant sur celui dont il n’avait fait qu’esquisser le por­trait dans le pre­mier tome famil­ial. C’est une fig­ure plus secrète, mar­quée par l’absence et le décès pré­maturé, dont les con­tours se dessi­nent au fil des pages, à mesure que le nar­ra­teur rassem­ble ses sou­venirs et finalise ses recherch­es. De cet homme à la voix de sten­tor, il sait qu’il a voulu devenir chanteur lyrique, mais qu’il a exer­cé le méti­er de vendeur de papiers peints et mené une exis­tence sans grande ambi­tion. L’événement majeur de sa vie a été sa dépor­ta­tion en Alle­magne pen­dant la Deux­ième guerre mon­di­ale, après qu’il s’est livré en pub­lic à des pro­pos cri­tiques sur l’occupant alle­mand. De ces années de cap­tiv­ité et de travaux for­cés, ryth­mées par l’envoi des col­is et les cour­ri­ers fades sur­veil­lés par les nazis, le fils sait peu de choses et il s’est lancé dans des recherch­es dont il nous livre le résul­tat. Ces démarch­es ne vien­nent pas vrai­ment à bout des zones d’ombre de la fig­ure pater­nelle d’autant que la mort est venue pré­co­ce­ment le ravir aux siens. En ce temps-là, la cul­ture du silence était la norme, s’épancher était un signe de faib­lesse chez un homme et l’on cul­ti­vait l’art des secrets et celui, impérieux, de l’attention don­née aux apparences et aux mille et un signes qui per­me­t­tent de gag­n­er la respectabil­ité.

Avec André-Joseph Dubois, l’écriture est au ser­vice du regard, pos­ture qui tra­verse l’ensemble de son œuvre. Dès L’œil de la mouche (1981 !), où il soulig­nait les facettes mul­ti­ples de la vision de l’insecte, il nous a livré le fruit de ses obser­va­tions et pen­sées sous le signe du foi­son­nement. L’attention portée aux par­tic­u­lar­ités lan­gag­ières, aux vête­ments et à la déco­ra­tion, aux signes dis­tinc­tifs d’appartenance sociale (Bour­dieu n’est jamais loin) se trou­ve traduite ici sans jar­gon ni façons. Pour soulign­er les rup­tures sociales, notam­ment celles qui mar­quent les familles quand un de ses mem­bres décroche un diplôme uni­ver­si­taire. L’humour omniprésent par­ticipe de la juste dis­tance prise qui coex­iste avec l’expression des choses intimes et sen­si­bles, celles de la ten­dresse si ténue et de la douleur de l’absence que ten­tent de con­jur­er les sou­venirs. Le tout nous est livré dans une langue tout à la fois soignée et joueuse, celle qui signe la petite musique que l’auteur nous dis­tille depuis plus de qua­tre décen­nies. De nom­breux indices, qu’on lais­sera aux lecteurs et lec­tri­ces le soin de dis­tinguer, con­fir­ment que l’on ne saurait bien enten­du réduire toutes ces pages à une sim­ple chronique famil­iale et l’on se reportera utile­ment aux pro­pos lim­i­naires de Ma mère, par exem­ple : ni biogra­phie, ni fic­tion. Juste de la lit­téra­ture. Que deman­der de plus ?

Thier­ry Deti­enne