L’effacement paternel

Un coup de cœur du Car­net

Martin a… e… i… o… u…

a… e… i… o… u…

Autrice : Isabelle Mar­tin

Mai­son d’édi­tion : La let­tre volée

Année d’édition : 2026

Nom­bre de pages : 64

Prix : 14 €

Livre numérique : /

EAN : 9782873176761

Le 31 jan­vi­er 2023, se tenait l’avant-première de A… E… I… O… U… à La Bel­lone dans le cadre de La Semaine du Son. Une rési­dence a ensuite eu lieu au Delta, la mai­son de la cul­ture de Namur, avec une représen­ta­tion le 16 novem­bre 2024. Car a… e… i… o… u… fut d’abord une pièce de théâtre, sur un texte d’Isabelle Mar­tin, inter­prétée par l’autrice elle-même dans une mise en scène de Car­o­line Logiou. Pour notre arti­cle, nous auri­ons voulu trou­ver un titre à la hau­teur de la force de ce court texte et nous craignons de ne pas y être par­venu.

Le titre de la pièce, comme du livre, reprend les cinq pre­mières let­tres du texte, qui sont comme les cinq sons matriciels du lan­gage, ou plus pré­cisé­ment de la langue française. La nar­ra­trice Ana s’appuie sur la répéti­tion de ces cinq sons pour ten­ter de ren­dre la parole à son père George, hos­pi­tal­isé à la suite d’un acci­dent cérébral. En retour­nant ain­si aux sources du lan­gage, on décou­vre une forme d’art brut. Et Georges, tel un enfant qui s’amuse à la décou­verte de cette matière vocale, prend autant de plaisir et rit régulière­ment face à ses hési­ta­tions et sonorités comme celle du « i ».

Ayant écrit cela, nous n’avons qu’effleurer le réc­it. Car Isabelle Mar­tin nous immerge dans cette his­toire intime sans faire usage de grands mots, mais en épinglant des gestes qui en dis­ent long, des scènes de la vie hos­pi­tal­ière, des sou­venirs habile­ment choi­sis, des extraits du jour­nal intime entamé par la mère à la suite de ces cir­con­stances. L’écriture est ciselée, économe en moyens et réus­sit à éveiller en nous de fortes émo­tions face à l’aphasie après un AVC et à la dépen­dance du père, l’amour incon­di­tion­nel de sa fille et la présence d’une mère veilleuse. La grande pudeur du pro­pos, tout en retenue, ampli­fie l’effet qu’il laisse sur nous. Si la parole ou son absence sont au cœur du réc­it, le corps est omniprésent quand la com­mu­ni­ca­tion se raré­fie ou dis­parait : les gestes, le peau-à-peau pren­nent alors le relais de cette parole défi­ciente pour exprimer ses trop-pleins d’émotions.

La sit­u­a­tion dra­ma­tique du trio est approchée diverse­ment : la vie noc­turne comme diurne d’un hôpi­tal avec ses ambiances, ses rythmes, ses bruits, son per­son­nel et ses patients ; des descrip­tions qui n’éludent pas la réal­ité d’une hos­pi­tal­i­sa­tion grave avec l’APS (Ali­men­ta­tion Par Sonde), au risque de fauss­es dég­lu­ti­tions, la con­tention, l’impossibilité d’uriner sans aide, etc. La per­son­nal­ité du père est omniprésente en homme cul­tivé, écon­o­miste de méti­er, aux gouts musi­caux recher­chés et son attache­ment aux mots rares qu’il utilise désor­mais de manière décalée, pro­duisant un effet comique involon­taire. La réal­ité d’une hos­pi­tal­i­sa­tion, c’est aus­si un rap­port inten­si­fié à la nour­ri­t­ure pour le malade, mais aus­si pour les proches comme la mère saisie par une boulim­ie de crèmes glacées prob­a­ble­ment liée aux stress encais­sés. Celle-ci occupe égale­ment une place cen­trale dans le réc­it comme épouse qui veille le malade, y com­pris les nuits mal­gré le rap­pel réitéré des fins de vis­ites, mais atten­tive aus­si à la vie qui con­tin­ue à l’extérieur et notam­ment à la mai­son. Un réc­it très com­plet donc mal­gré sa brièveté avec égale­ment des références à Vir­ginia Woolf et Leonard Cohen.

Autrice d’un recueil de nou­velles en 2006, De ce qui n’est pas et devrait être (éd. Bran­des), Isabelle Mar­tin s’exprime dans plusieurs dis­ci­plines artis­tiques : films et vidéos, écri­t­ure, travaux sonores dans lesquels l’exploration de la voix est cen­trale. Avec , a… e… i… o… u…, elle est par­v­enue à alli­er humour et ten­dresse pour racon­ter un moment intense de vie et nous atten­dons déjà la suite…

Michel Tor­rekens