
Shōganai
Auteur : Gen Ueda
Maison d’édition : L’île aux fleurs
Année d’édition : 2026
Nombre de pages : 208
Prix : 18 €
Livre numérique : /
EAN : 9782959627354
eur
Qui suis-je ? est probablement la question qui traverse tout Shōganai, récit de l’écrivain et journaliste Gen Ueda, né en périphérie bruxelloise, de parents japonais immigrés. Tel un fil conducteur, cette question en alimente d’autres – des questions comme des pointes d’émotion.
Parmi celles-ci :
Comment grandir dans un pays de naissance (la Belgique) qui n’est pas celui de vos parents (le Japon) ? Dans un pays choisi par un père qui dicte la marche à suivre, la vie à vivre, qui « éclipse » la mère et qui vous empêche de réunir vos deux pays ?
Comment ne plus vivre dissocié, ne plus vous sentir immigré (alors que vous ne l’êtes pas) dans un « non-lieu » de la région bruxelloise ?
Comment concilier une langue maternelle, celle du dedans de la maison, devenue étrangère dès le seuil franchi, et qui commence à vous échapper lorsque vous apprenez l’autre, la langue française, lors des premiers pas à l’école ?
Comment vous réconcilier lorsque vous portez les traits du pays d’origine de vos parents sans disposer d’« aucune référence valorisante pour les espèces en [votre] genre » – ce n’est pas encore l’époque de la nippomania ? Que vous n’avez alors pour vous identifier que des caricatures, comme celle de Mitsuhirato dans Le Lotus bleu (ah cet Hergé qui n’en rate pas une pour raciser) ?
Que vous ne vous rendez au pays parental qu’un mois chaque été, sans rien en découvrir si ce n’est l’ennui dans un autre non-lieu, un « lieu-dortoir, sans passé, sans âme, à l’étroit entre les montagnes » ? Que vous n’avez pas de camarades de la même origine avec qui échanger et grandir ensemble ? Que l’on vous confond avec d’autres personnes de la même partie de l’Asie à qui vous ne ressemblez pas, bien qu’il vous arrive d’entendre que vous vous ressemblez tous ? Que l’on vous attribue des traits culturels nés d’une vision stéréotypée et racisée ?
Comment comprendre que vous ne soyez belge pour votre père que lorsqu’il en a décidé ainsi, et ce, rarement pour le meilleur, et que la nationalité belge vous sera refusée pour des méfaits bien anodins commis à vos dix-huit ans (mais cela vous impacte peu, à cette époque vous vous êtes aguerri) ?
Toutes ces questions méritent réponse(s) – mais en ont-elles ? – pour que vous cessiez d’échouer la fois à être japonais et à être belge, comme vous dites parfois, découragé.
Et puis, un jour, vous avez alors neuf ans, surgit du téléviseur, tel un éclair, embrasé par une clameur de triomphe, un sauveur rien que pour vous qui avez déjà « intégré une tendance à l’autodestruction », quelqu’un grâce à qui l’enfant que vous êtes encore pourra dire, fièrement, même si ce n’est peut-être que le temps de le dire : « Je suis ce qu’il manque au Japon, comme le Japon me manque depuis que je suis né ». Cet être de lumière, inconnu pour la plupart d’entre nous, comptera beaucoup dans votre parcours identitaire semé d’embûches : Takayuki Suzuki. Ce Takayuki Suzuki est « un joueur de moyenne envergure à la carrière cabossée » qui, le 4 juin 2002, offre au Japon son tout premier but en Coupe du monde, le but d’égalisation dans un match qui l’oppose à… la Belgique. Qui vous offre, par la même occasion, une branche à laquelle vous accrocher et un bâton pour vous faire battre (on ne se refait pas totalement).
Pour qui n’est pas amateur de football, la lecture du récit de ce match et de la liste des transferts de Takayuki Suzuki – et ils ont été nombreux – peut s’avérer fastidieuse. En revanche, en échange, combien de belles pages sur la construction d’un être de guingois à travers un ange (teinté de) blond qui, à peine parvenu au firmament ne cessera d’en tomber. Des pages qui peuvent être lues à l’éclairage du très fécond numéro 68 de la revue Textyles consacré aux écrivain.es « belges » de la postmigration. D’autant que cette thématique nourrit encore très peu de romans, de récits d’auteurices originaires de l’Est asiatique et écrivant en français, alors que ces voix sont nombreuses dans la littérature états-unienne, par exemple.
Michel Zumkir