Littératures belges et québécoises :
des relations “tissées serrées” 

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Plus de 5.000 kilo­mètres sépar­ent Brux­elles de Québec. Ain­si qu’un océan. Mais une langue rap­proche ces deux cap­i­tales, langue com­mune à notre pays et à la province cana­di­enne : le français. De quoi créer des ponts entre nos lit­téra­tures. On en épin­glera ici quelques-uns, sans pré­ten­dre à l’exhaustivité.

Le point de départ de ce dossier a été la recon­duc­tion sur qua­tre années de l’ac­cord Québec – Wal­lonie-Brux­elles pour un échange de rési­dences d’au­teurs, illus­tra­teurs et bédéistes. L’occasion de faire le point sur les affinités, rela­tions et influ­ences cir­cu­lant entre ces deux ter­res fran­coph­o­nes.

Cinquante années de proximité

La Délé­ga­tion générale du Québec à Brux­elles célèbre cette année ses cinquante ans de présence dans la cap­i­tale européenne, une présence que la Délégué Générale Geneviève Bris­son a voulu saluer par ces mots : « 50 ans à représen­ter le Québec, à soutenir les Québécois.e.s dans leur développe­ment de marché à l’international ain­si qu’à créer des liens et parte­nar­i­ats avec le Benelux et les insti­tu­tions européennes. Dans le secteur du livre, nous sommes act­ifs depuis de nom­breuses années : des cen­taines d’auteurs et d’éditeurs ont été présents à la Foire du livre, à Pas­sa Por­ta, au Cen­tre belge de la BD, à la Fête de la BD, à la Mai­son de la poésie de Namur, pour ne nom­mer que ceux-là, ain­si que dans les librairies, bib­lio­thèques et uni­ver­sités. De plus, nous avons tis­sé des liens avec de nom­breux jour­nal­istes, médias, édi­teurs et pro­gram­ma­teurs lit­téraires du ter­ri­toire. De con­cert avec nos parte­naires et en étroite col­lab­o­ra­tion avec Québec Édi­tion, nous avons con­tribué à mieux faire con­naître le livre québé­cois de même qu’à le ren­dre encore plus disponible au Benelux et nous nous enga­geons à con­tin­uer sur cette voie pour (au moins) les 50 prochaines années ! Mer­ci à nos col­lab­o­ra­teurs et aux lecteurs pas­sion­nés et curieux de décou­vrir les livres québé­cois ! » Et comme un juste retour des choses, cet automne sera fêté le quar­an­tième anniver­saire de l’ou­ver­ture, à Québec, de la pre­mière délé­ga­tion Wal­lonie-Brux­elles à l’é­tranger en 1982.

La Foire du livre, porte ouverte sur la littérature québécoise

Par­mi les man­i­fes­ta­tions qui ont con­tribué à mieux faire con­naître la lit­téra­ture québé­coise, la Foire du livre de Brux­elles a joué et joue encore un rôle majeur. En 1997 déjà, La Foire s’est recen­trée sur la fran­coph­o­nie. Une déci­sion essen­tielle qui a per­mis d’asseoir son influ­ence à l’étranger et son engage­ment pour la défense de la langue française. 2010 voit arriv­er dans les allées de la Foire un stand québé­cois remar­qué. En mars 2015, pour sa 45e édi­tion, la Foire, qui est le plus ancien salon du livre organ­isé dans un pays fran­coph­o­ne, accueille le Québec comme invité d’honneur. L’édition et la cul­ture québé­cois­es ray­on­neront au cœur d’un stand excep­tion­nel de 1300 titres, un espace de ren­con­tre accueil­lant plus d’une quin­zaine d’auteurs et créa­teurs québé­cois ain­si qu’une expo­si­tion alliant lit­téra­ture, art et mul­ti­mé­dia. Un pro­jet coor­don­né par Québec Édi­tion, avec l’appui du gou­verne­ment du Québec. À l’époque, Mme Hélène David, min­istre de la Cul­ture et des Com­mu­ni­ca­tions et min­istre respon­s­able de la Pro­tec­tion et de la Pro­mo­tion de la langue française, a tenu à soulign­er le tour­nant majeur que représen­tait ce nou­veau parte­nar­i­at : « Aller à la ren­con­tre du lec­torat belge sera assuré­ment une expéri­ence prof­itable et heureuse, notam­ment en rai­son des affinités cul­turelles que parta­gent le Québec et la Bel­gique ». En 2017, Mon­tréal a été choisie par les organ­isa­teurs de la Foire du livre comme ville d’honneur. Plus récem­ment, en mars 2020 et en dépit des annu­la­tions d’événements pour cause de coro­n­avirus, le Québec a pris à nou­veau part à la Foire du livre de Brux­elles, avec une dynamique délé­ga­tion d’une ving­taine d’auteurs québé­cois et fran­co-cana­di­ens. Les pro­fes­sion­nels du livre québé­cois y représen­taient une quar­an­taine de maisons d’édition sur le stand de Québec Édi­tion. Les libraires ne sont pas oubliés. Depuis 2017, Québec Édi­tion a mis sur pied le pro­gramme « Ren­dez-vous Libraires » qui a per­mis à dif­férents libraires belges de se ren­dre, durant une semaine, à Mon­tréal, pour décou­vrir et mieux con­naître le monde du livre et de l’édition au Québec.

Tu lis-tu ?

« Faire con­naître nos auteurs et nos édi­teurs fait par­tie de nos mis­sions, pré­cise Jean Frédéric, attaché cul­turel à la Délé­ga­tion générale du Québec à Brux­elles, mais aus­si les aider à s’exporter, à créer des liens, à dévelop­per la dif­fu­sion et la vente au Benelux, les achats de droits, les coédi­tions, etc. Depuis quelques années, les liens se sont resser­rés et nos livres sont plus disponibles dans les librairies ». Par­mi ces librairies, il en est une incon­tourn­able à Brux­elles pour qui s’intéresse à la lit­téra­ture québé­coise. TULITU a été créée en févri­er 2015 à l’initiative de deux pas­sion­nées, Dominique Janelle, une Mon­tréalaise retournée aujourd’hui dans son pays pour s’occuper de la pro­mo­tion des édi­teurs québé­cois en Europe au sein de Québec Édi­tions, et de la Brux­el­loise Ari­ane Her­man, la gérante, que nous ren­con­trons pour l’occasion dans sa librairie sise près de la Bourse, dans le quarti­er Sainte-Cather­ine. La façade est rel­a­tive­ment dis­crète et quand on pousse la porte du 55, rue de Flan­dre, on est immé­di­ate­ment séduit par les lieux. Lumineux à souhait, l’endroit s’élève entre deux murs cou­verts de ray­on­nages spé­cial­isés en lit­téra­ture québé­coise, fémin­iste et LGBTQIA++. Une librairie à l’image de son ani­ma­trice, pleine de per­son­nal­ité. Une librairie qui affirme son iden­tité à tra­vers son nom : TULITU, en référence à la manière québé­coise de pos­er la ques­tion « Tu lis-tu? » pour « Est-ce que tu lis? ». Mais pourquoi le Québec? « J’ai un frère édi­teur au Québec, Gilles Her­man, qui s’occupe des édi­tions Septen­tri­on, spé­cial­isées en his­toire d’Amérique du Nord. Je vais sou­vent dans ce pays dont la cul­ture m’intéresse. Brux­elles et Mon­tréal ont en com­mun un rap­port à la langue et à la lit­téra­ture qui, à la dif­férence de Paris, ne se veut pas hégé­monique. On joue plus avec notre langue. On s’est telle­ment moqué de nous que l’on est décom­plexé. Pen­dant vingt ans, j’y suis allée deux à trois fois par an et mes valis­es revi­en­nent rem­plies de livres québé­cois con­seil­lés par mes amis libraires de là-bas. On n’insiste jamais assez sur le cos­mopolitisme de la lit­téra­ture québé­coise, qui est une terre d’immigrations, avec les boat peo­ple ou les Haï­tiens par exem­ple. En ter­mes de men­tal­ité, on a un point com­mun, on ne se prend pas au sérieux. Cela se sent tout de suite à la lec­ture de leurs ouvrages. Les auteurs que nous invi­tons parta­gent avec la cul­ture belge le sens de l’autodérision, la ques­tion des minorités, un lien par­ti­c­uli­er avec la langue française, une langue superbe, pleine de saveur, qui est à la fois la nôtre et dif­férente de la nôtre et nous donne une autre image du monde. C’est grâce aux Québé­cois et Québé­cois­es que j’ai décou­vert la fran­coph­o­nie et une cul­ture livresque qui n’est pas cen­trée sur la France. En résumé, les Québé­cois et Québé­cois­es ont pris tout le bien des Européens et tout le bien des Améri­cains! »

françois blais

L’écrivain François Blais

Intariss­able à pro­pos de cette lit­téra­ture, elle insiste sur la richesse des nom­breuses maisons édi­to­ri­ales en espérant ne pas en oubli­er : Le Pas­sage, Le Quar­tanier, Héliotrope et leur jeune auteur Kevin Lam­bert remar­qué pour son Querelle de Rober­val (réédité en France au Nou­v­el Atti­la, sous le sim­ple titre de Querelle, dans une ver­sion expurgée des québé­cismes les plus pronon­cés, mode éton­nante de l’édition parisi­enne de fran­cis­er les créa­tions venues d’ailleurs !), le tra­vail des édi­tions Mémoire d’encrier fondées par l’écrivain haï­tien Rod­ney Saint-Eloi qui met­tent en valeur, entre autres, les écri­t­ures autochtones et pub­lient des titres bilingues, notam­ment en langue innue, les édi­tions Marc­hand de feuilles avec Michèle Plom­er ou le mag­nifique La femme qui fuit d’Anaïs Bar­beau-Lavalette aujourd’hui au Livre de Poche, Alto à qui la mai­son d’édition belge Onlit a acheté les droits du roman Le Christ obèse de Lar­ry Trem­blay, les poésies du Noroît, La Peu­plade et notam­ment leur col­lec­tion de lit­téra­ture nordique, L’Instant même, « qui pub­lie un de mes auteurs préférés, indique Ari­ane Her­man, François Blais, un mis­an­thrope qui vit dans sa cabane dans la forêt et écrit des romans avec des per­son­nages décalés [décédé le 14 mai 2022, après cette inter­view, ndlr]. Ce sont des maisons d’édition avec une iden­tité édi­to­ri­ale forte, s’enthousiasme Ari­ane Her­man. On sait où l’on met les pieds. J’essaie de met­tre en avant la diver­sité de cette lit­téra­ture. Il y a mille et une façons d’écrire au Québec. J’essaie de mon­tr­er qu’il n’y a pas que des his­toires de bûcherons en chemise à car­reaux qui vivent dans les forêts ou des types qui chas­sent la baleine ou les pho­ques. Le Québec, même quand on est en pleine nature, ce n’est telle­ment pas ça. Bien sûr, les gens trou­veront chez TULITU les sagas écrites en joual de l’incontournable Michel Trem­blay, ses pièces de théâtre et ses romans, comme La grosse femme d’à côté est enceinte. J’invite davan­tage à décou­vrir les nou­veautés et des auteurs et autri­ces qui ont un univers pro­pre. »

Pen­dant longtemps, une des dif­fi­cultés pour la lit­téra­ture québé­coise était d’accéder au marché européen. Une sit­u­a­tion qui s’est améliorée, par le biais de la vente de droits à des édi­teurs français mais égale­ment via la dis­tri­b­u­tion de plusieurs maisons chez nous. « La Librairie du Québec, à Paris, a dévelop­pé La Dis­tri­b­u­tion du Nou­veau Monde qui assure la présence d’une cinquan­taine d’éditeurs québé­cois sur le sol européen, explique Ari­ane Her­man. Des efforts ont été réal­isés par les autorités québé­cois­es pour aider le domaine de la cul­ture. C’est une ques­tion de survie puisque le Québec est la seule nation fran­coph­o­ne du Cana­da anglo­phone. À Mon­tréal, on par­le de plus en plus anglais, alors qu’en Bel­gique, on a moins de rai­son à se défendre con­tre l’anglais. Dans les années 1970, le min­istre des Affaires Cul­turelles, Denis Vau­geois, par ailleurs cofon­da­teur de la mai­son d’édition du Boréal, a mis en place toute une série de lois pour défendre la fran­coph­o­nie, le secteur du livre et les bib­lio­thèques. Depuis, au Québec, ils ont de très belles bib­lio­thèques partout. Il y a chez eux une vraie cul­ture de la bib­lio­thèque ». Si la librairie TULITU invite régulière­ment des auteurs et édi­teurs québé­cois à venir présen­ter leurs nou­veautés, elle col­la­bore régulière­ment avec d’autres parte­naires comme sa voi­sine la Mai­son inter­na­tionale des lit­téra­tures Pas­sa Por­ta, ou les Midis de la Poésie, avec lesquels elle a organ­isé une ren­con­tre avec la poétesse Vanes­sa Bell, au print­emps dernier, à la Mai­son du Livre de Saint-Gilles, puis à la Mai­son de la Poésie à Namur, autour de la paru­tion de l’Antholo­gie de la poésie actuelle des femmes au Québec (éd. du remue-ménage) et de Let­tres aux jeunes poét­esses (éd. de L’Arche). Elle y fut asso­ciée à Lisette Lom­bé pour per­former autour de leurs recueils respec­tifs et dis­cuter des ponts qui unis­sent les poésies belges et québé­cois­es actuelles. La poésie est en effet un espace de partage comme tant d’autres, notam­ment avec le fes­ti­val de la poésie de Mon­tréal qui organ­ise un prix lit­téraire fran­coph­o­ne dont la Mai­son de la poésie d’A­may est parte­naire et représen­tée dans le jury.

En français dans le texte

Les rési­dences d’écrivains à Mon­tréal et à Québec organ­isées par le Ser­vice général des Let­tres et du Livre de la Fédéra­tion Wal­lonie-Brux­elles et WBI sont l’occasion de ren­forcer ces liens entre nos deux com­mu­nautés. D’une durée d’un ou deux mois, elles per­me­t­tent à nos auteurs et autri­ces, illus­tra­teurs et illus­tra­tri­ces, dans le domaine de la lit­téra­ture adulte, de la lit­téra­ture jeunesse et de la bande dess­inée, de décou­vrir la cul­ture de la Belle Province. Par­mi eux, on peut citer André Bor­bé, Nora Gas­pard, Edgar Kos­ma, Alain Dan­tinne, Aïko Solovkine, Dominique Maes pour la lit­téra­ture générale et de jeunesse, Jean-Luc Cor­nette, Didi­er Swysen, Romain Renard, Math­ieu Bur­ni­at pour la bande dess­inée. Ce qui n’implique pas qu’ils doivent écrire oblig­a­toire­ment sur le Québec. Les rési­dences peu­vent néan­moins être l’occasion d’interventions auprès du pub­lic local, en col­lab­o­ra­tion avec l’UNEQ, l’Union des écrivaines et écrivains québé­cois. C’est ain­si que, durant son séjour en 2015, André Bor­bé a par­ticipé active­ment au Fes­ti­val pour enfants du Métrop­o­lis Bleu à Mon­tréal, a pris part comme auteur invité à qua­tre activ­ités publiques dans des bib­lio­thèques munic­i­pales et a mis sur pied un ate­lier lit­téraire dans une école pri­maire de Saint-Jean-sur-Riche­lieu.

renard melvileC’est ensuite du côté des œuvres qu’on peut mesur­er l’attrait réciproque de nos deux com­mu­nautés cul­turelles. Vin­cent Engel, qui a des liens par­ti­c­uliers avec le Québec, nous y revien­drons, a attiré notre atten­tion sur le rôle que Fran­co Drag­one a joué lors de la fon­da­tion du Cirque du Soleil dont il a créé l’identité cul­turelle. Fran­co Drag­one, pour lequel l’artiste mul­ti­ple et bédéiste Romain Renard a tra­vail­lé à la scéno­gra­phie de spec­ta­cles. Après avoir illus­tré un réc­it de voy­age à Mon­tréal et Québec, coédité par Cast­er­man et Lone­ly Plan­et, et pub­lié qua­tre BD, Romain Renard, en rési­dence en 2017, pro­pose Melvile (éd. du Lom­bard). Une série BD pleine d’atmosphère et de sen­su­al­ité en qua­tre tomes. Dans le pre­mier, l’écrivain Samuel Beau­clair, en panne d’inspiration, s’est réfugié dans la mai­son forestière de son père, en com­pag­nie de son amie enceinte. Plane sur leur des­tinée la légende de l’homme-cerf. Le tout en réal­ité aug­men­tée avec un nom­bre appré­cia­ble de boni via une appli­ca­tion mul­ti­mé­dia dévelop­pée en exclu­siv­ité pour iPad, avec vidéos, pho­tos de repérage au Cana­da et aux States, ver­sions cray­on­nées ou encrées, inter­view, mak­ing-of et bande-son orig­i­nale, com­posée par l’auteur lui-même que l’on peut retrou­ver sur le site. Un ensem­ble de dis­ci­plines artis­tiques qui offre une immer­sion totale dans des décors où la nature exprime sauvagerie et ten­sions, celle notam­ment de la région des Lau­ren­tides. Dans les vol­umes suiv­ants, Chroniques de Melvile et L’histoire de Ruth Jacob, Romain Renard appro­fon­dit l’histoire de cette bour­gade sor­tie de son imag­i­na­tion en extrap­olant la généalo­gie de ses habi­tants.

Du côté des romans, quelques titres belges sont aus­si inspirés par le Québec.

meganck port au persilEn 2010, Marc Meganck pub­lie Port-au-Per­sil, aux regret­tées édi­tions Bernard Gilson. Un roman comme un rite de pas­sage sur les bor­ds du Saint-Lau­rent et la Côte de Charlevoix. Le Québec appa­raît comme le décor idoine de ce temps de rup­ture pour le nar­ra­teur. « Pass­er le cap. Se sta­bilis­er. Il a fal­lu que je vienne au Québec, que je sois blo­qué par une grève, dans un minus­cule hameau per­du dans l’immensité du plateau lau­ren­tien, pour faire ma révo­lu­tion tran­quille, tourn­er le dos au passé, aller de l’avant, pren­dre con­science de l’essentiel (…) » Le hameau, c’est celui de Port-au-Per­sil qui donne son titre à ce roman d’une quête, bour­gade où vécut la roman­cière Gabrielle Roy et habitée par des per­son­nages hauts en couleurs. La grève, c’est celle du per­son­nel du tra­ver­si­er entre Saint-Siméon et Riv­ière-du-Loup. Pour cette révo­lu­tion tran­quille très per­son­nelle, le per­son­nage a choisi le Québec où il vit « un moment sus­pendu dans le temps et l’espace ».

pirart chicoutimi n est plus si loinCette fas­ci­na­tion pour les espaces sauvages, on la retrou­ve dans deux autres romans con­tem­po­rains. D’une part, Chicouti­mi n’est plus si loin, de Françoise Pirart (Luce Wilquin, 2014, rééd. Édi­tions du Sablon, 2021). On suit deux ado­les­cents paumés aux per­son­nal­ités con­trastées, qui fuient la Bel­gique pour le Cana­da et la ville de Chicouti­mi. Out­re le thriller psy­chologique né des ten­sions crois­santes dans la fratrie, ce roman est un road movie au cœur des vastes éten­dues forestières des Lau­ren­tides. On passe ain­si par Saint-Jérôme, Joli­ette, Mask­i­nongé, Trois-Riv­ières, Grandes Piles, etc. Françoise Pirart nous explique le choix de cette car­togra­phie : « Je me suis ren­due au Cana­da à plusieurs repris­es. Lors de mon dernier voy­age, l’idée m’est venue d’écrire un roman dans lequel deux frères en fuite se retrou­veraient sur les routes du Québec. Sur place, j’ai été frap­pée par l’immensité des paysages, par les routes inter­minables qui tra­versent des plaines et des forêts. La cav­ale de mes per­son­nages avait naturelle­ment trou­vé son décor. Comme les dis­tances entre les local­ités sont beau­coup plus impor­tantes là-bas qu’ici, il est fréquent de ne crois­er presque per­son­ne en chemin et de se sen­tir en har­monie avec la nature. Ou alors, dom­iné par sa puis­sance. Il m’aurait été impos­si­ble d’imaginer la même his­toire si elle s’était déroulée en Bel­gique ou même en France, où on peut dif­fi­cile­ment avoir l’im­pres­sion d’être seul au monde et… dis­paraître. » Par ailleurs, le roman se nour­rit de québé­cismes qui appor­tent une saveur par­ti­c­ulière au texte comme jas­er, pla­co­teuse, par­lette, icitte, lan­guineux, etc. « J’ai décou­vert ces expres­sions québé­cois­es grâce à des amis qui les employ­aient incidem­ment, mais j’ai aus­si effec­tué des recherch­es, se sou­vient Françoise Pirart, et j’en ai placé quelques-unes dans mon roman pour l’atmosphère, mais en veil­lant tou­jours à ce que les dia­logues restent naturels et com­préhen­si­bles pour n’importe quel lecteur fran­coph­o­ne ». Dans son livre, Françoise Pirart fait dire à un de ses per­son­nages, songeur : « La Bel­gique. Le Cana­da. Deux pays qui sem­blent si éloignés, et pour­tant… » Qu’y a‑t-il der­rière ce « et pour­tant… » ? « Cette phrase est à replac­er dans son con­texte, explique l’autrice. Elle est exprimée par l’homme qui suit la piste des jeunes fugueurs, un détec­tive retraité per­suadé qu’ils ont prob­a­ble­ment com­mis un acte irré­para­ble en Bel­gique, avant de s’enfuir. Dans mon esprit, les deux pays sont en quelque sorte liés par le voy­age erra­tique de mes héros dont le but ultime prend de plus en plus l’apparence d’un rêve : celui d’une vie sauvage dans les bois, comme les trappeurs d’autrefois. Si on va chercher plus loin, au-delà du roman, les Belges et les Québé­cois ont d’après moi quelques points com­muns : un état d’esprit bon enfant, une cer­taine sim­plic­ité dans les rap­ports humains. De même, ils man­i­fes­tent peu de sen­ti­ment de supéri­or­ité qui serait déter­miné par leur appar­te­nance à un pays ».

pirotte loup et les hommesEnfin, le roman Loup et les hommes, d’Emmanuelle Pirotte (Le Cherche-Midi, 2018) pro­pose lui aus­si une quête par­tie d’Europe pour aboutir aux con­fins du Cana­da et du Québec. Dif­férence avec le roman de Françoise Pirart : le livre d’Emmanuelle Pirotte se déroule au 17e siè­cle. Il met en scène le mar­quis Armand de Canil­hac fasciné, lors d’une soirée mondaine, par la présence d’une Indi­enne qui a les yeux et un bijou de son frère adop­tif Loup, dis­paru vingt ans aupar­a­vant. Celui-ci a été con­damné aux galères suite à une dénon­ci­a­tion pour usurpa­tion de titre nobil­i­aire par son frère. Pris de remords, Armand décide de suiv­re l’Indienne pour retrou­ver sa trace. Nous voici embar­qués pour Terre-Neuve, en Nou­velle-France, la baie de Tadous­sac, le fleuve Riche­lieu, le lac Cham­plain, etc. Cette aven­ture met en scène plusieurs tribus indi­ennes, amies ou enne­mies des Français, des Mon­tag­nais, des Iro­quois, des Wen­dats, des Agniers, des Sokokis, etc. Elle nous immerge dans les Cinq-Nations et mêle rit­uels de guéri­son et chaman­ismes, nature sauvage, chas­s­es, y com­pris à l’homme, colo­nial­isme ain­si que « la fra­cas­sante beauté de ce monde ».

kawczak tenebreInverse­ment, existe-t-il des œuvres québé­cois­es qui se soient intéressées à la Bel­gique ou à Brux­elles, cap­i­tale de l’Union européenne quand même, ou qui s’en soient servi comme décors de leur nar­ra­tion ? Nos dif­férents inter­locu­teurs n’ont cité qu’un titre. Encore faut-il pass­er par la coloni­sa­tion du Con­go par la Bel­gique. Ténèbre, le pre­mier roman de Paul Kaw­czak, jeune écrivain né à Besançon qui vit à Québec, a été pub­lié en 2020 aux édi­tions La Peu­plade et réédité en poche (J’ai lu). Un livre coup de poing comme le laisse présager son titre, référence limpi­de au chef‑d’œuvre de Joseph Con­rad. En 1890, le géomètre belge Pierre Claes est man­daté par le roi Léopold II pour établir le tracé nord de l’État indépen­dant du Con­go. Il embar­que avec lui un valet for­mé à l’art sub­til des muti­la­tions. À sa suite, le lecteur pénètre dans les touf­feurs de la jun­gle, l’horreur colo­niale, le racisme, la folie meur­trière voire per­verse des hommes et une fas­ci­na­tion hal­lu­cinée pour le mal.

Dans le domaine des arts de la scène, mis à part la chan­son française et les spec­ta­cles d’humour que nous ne traiterons pas ici, a été présen­tée l’an dernier, au Rideau de Brux­elles, la pièce de théâtre Appel­la­tion sauvage con­trôlée, d’Hélène Collin. Grâce à une bourse du Bureau Inter­na­tion­al Jeunesse, la jeune comé­di­enne, réal­isatrice et met­teuse en scène a pu assis­ter au fes­ti­val Présence autochtone à Mon­tréal en 2011. Elle y ren­con­tre Jacques Newashish, artiste atikamekw qui l’emmène à Wemotaci à la décou­verte de sa Nation. Elle y réalise en 2015 un doc­u­men­taire, We are not leg­ends, sur la jeunesse autochtone, prémices d’Appel­la­tion sauvage con­trôlée, où elle appro­fon­dit la cul­ture des peu­ples autochtones, l’importance de l’oralité, la rela­tion au corps, les pré­da­tions sur la et les terre(s), les vio­ls dans les pen­sion­nats de la honte et les charniers d’enfants, la coloni­sa­tion, la matril­inéar­ité, la nature et les êtres qui l’habitent…

emile lansman

Émile Lans­man (Pho­to : Philippe Ren­uart)

À pro­pos de théâtre, mais aus­si de lit­téra­ture jeunesse, la Bel­gique a pu compter sur un passeur cul­turel hors pair, avec lequel Anne-Lise Remacle a réal­isé un long entre­tien pour Le Car­net et les Instants n°209 (oct. 2021). Émile Lans­man, puisque c’est de lui qu’il s’agit, s’est illus­tré à tra­vers de mul­ti­ples activ­ités de médi­a­tions cul­turelles : accueil en Bel­gique des pre­mières troupes québé­cois­es de théâtre jeunes publics, prési­dence du jury du Prix Québec/Wal­lonie-Brux­elles de lit­téra­ture de jeunesse de 1987 à 2001, édi­tion de jeunes auteurs québé­cois comme Emma Haché avec L’in­tim­ité (prix du Gou­verneur général du Cana­da), mais aus­si d’écrivains plus con­nus comme Lar­ry Trem­blay, Abla Farhoud, Mar­i­lyn Per­reault… Quelques exem­ples par­mi d’autres qui lui ont valu de nom­breuses récom­pens­es.

Le monde de l’édition est d’ailleurs à l’origine de nom­breux échanges. C’est ain­si que Vin­cent Engel a com­mencé à pub­li­er ses pre­miers livres à L’Instant même, mai­son québé­coise créée par Gilles et Marie Pel­lerin, qui lui ont accordé leur con­fi­ance pour une dizaine de titres. « Gilles et Marie sont devenus des amis et, de 1993 à 2003, je suis allé au moins une fois par an au Québec, racon­te Vin­cent Engel. Je suis prob­a­ble­ment l’écrivain qui a pub­lié le plus de titres chez eux, dont Oubliez Adam Wein­berg­er, coédité avec Fayard. Le monde fran­coph­o­ne est un vaste champ cul­turel qui souf­fre de n’avoir qu’un seul lieu de légiti­ma­tion : Paris. Tant dans une dimen­sion sym­bol­ique qu’une dimen­sion pra­tique, l’édition parisi­enne monop­o­lise tout. Qua­tre arrondisse­ments parisiens font la pluie et le beau temps. La seule excep­tion, c’est le Québec, qui s’est autonomisé par­tielle­ment de Paris, en sou­tenant et met­tant en avant ses auteurs. Québec est un ilot fran­coph­o­ne qui doit exis­ter dans un con­ti­nent améri­cain par la cul­ture. Pour le Cana­da, c’est aus­si impor­tant de s’appuyer sur le Québec car c’est une cul­ture qui les dis­tingue de l’Amérique, alors que leur mode de vie est améri­cain. »

engel oubliez adam weinberger

D’autres ini­tia­tives à sig­naler : Si tu pass­es la riv­ière de Geneviève Damas, pub­lié chez Luce Wilquin en 2011 et acheté par l’éditeur Éric Simard chez Hamac en 2013. Ou le roman con­sacré à la tau­ro­machie, El duende ou l’impossible à dire, de la Comi­noise Anne Bau­dour, pub­lié par un des plus anciens édi­teurs québé­cois, Mar­cel Bro­quet La nou­velle édi­tion. Dans Les édi­tions Marabout, Bob Morane et le Québec (éd. Septen­tri­on, 2019), Jacques Helle­mans étudie la récep­tion d’Henri Vernes en ter­res fleur­delisées. Citons égale­ment Thier­ry Horguelin, auteur québé­cois instal­lé en région lié­geoise, pub­lié au Québec, édi­teur à L’herbe qui trem­ble (col­lec­tion « D’autre part ») et coor­di­na­teur des Édi­teurs sin­guliers, ain­si que Pierre-Yves Soucy, poète bel­go-québé­cois respon­s­able des édi­tions le Cormi­er.

Littératures de l’intranquillité

L’Académie royale de langue et de lit­téra­ture français­es de Bel­gique (ARLLFB), qui compte par­mi ses mem­bres des écrivains, lin­guistes ou essay­istes étrangers, entre­tient aus­si des rela­tions avec des écrivains québé­cois. Marie-Claire Blais, prix Médi­cis 1966 pour Une sai­son dans la vie d’Emmanuel, remar­quée plus récem­ment pour sa série romanesque Soifs, hélas décédée le 30 novem­bre 2021, était mem­bre de l’institution. En févri­er 2018, une séance de l’ARLLFB a réu­ni plusieurs poètes québé­cois comme Jean-Marc Des­gent, Hélène Dori­on, Louise Dupré et Her­ménégilde Chi­as­son. Et le 24 novem­bre 2001, s’est tenue une Journée québé­coise avec Marie-Claire Blais bien sûr, mais aus­si Monique Larue et Lise Gau­vin.

Pro­fesseure émérite de lit­téra­ture à l’Université de Mon­tréal, cette dernière a accep­té de nous apporter son éclairage pour ce dossier. Un sujet qu’elle con­naît par­ti­c­ulière­ment bien à tra­vers ses travaux autour de la fran­coph­o­nie, qui lui ont valu le Prix du Québec Georges-Émile Lapalme en 2018 pour son engage­ment envers la langue française et la fran­coph­o­nie et, surtout, la Grande Médaille de la fran­coph­o­nie de l’Académie française en 2020. En plus de son investisse­ment académique, Lise Gau­vin est égale­ment écrivaine et musi­ci­enne. Elle a pub­lié plus d’une ving­taine d’ouvrages, par­mi lesquels Let­tres d’une autre ou « com­ment peut-on être québécois(e) », essai-fic­tion qui en est à sa six­ième édi­tion (Typo, 2007) et La fab­rique de la langue. De François Rabelais à Réjean Ducharme (« Points », Seuil, 2004 et 2011). Selon Lise Gau­vin, il y a des points com­muns entre nos lit­téra­tures, au sein de la fran­coph­o­nie. « Ce qui nous rassem­ble est d’abord le fait que nous sommes des “irréguliers du lan­gage”, selon l’expression de Marc Quaghe­beur, explique-t-elle. Les écrivains fran­coph­o­nes de Bel­gique et de Québec parta­gent un cer­tain nom­bre de traits com­muns, au pre­mier rang desquels se trou­ve un incon­fort dans la langue qui est à la fois source de souf­france et d’invention, l’une et l’autre inex­tri­ca­ble­ment liées, ain­si qu’en témoigne l’œuvre, exem­plaire de ce point de vue, d’un Gas­ton Miron. La prox­im­ité des autres langues. La sit­u­a­tion de diglossie dans laque­lle ils se trou­vent le plus sou­vent immergés, entraient chez ces écrivains ce que j’ai pris l’habitude de désign­er sous le nom de sur­con­science lin­guis­tique. Si chaque écrivain doit jusqu’à un cer­tain point réin­ven­ter la langue, la sit­u­a­tion des écrivains fran­coph­o­nes a ceci de par­ti­c­uli­er que le français n’est pas pour eux un acquis, mais plutôt le lieu et l’occasion de con­stantes muta­tions et mod­i­fi­ca­tions. Ce qui donne le tra­vail remar­quable d’un Kourouma inven­tant une langue, sa pro­pre langue d’écriture irriguée par le rythme et les manières de penser malinké. D’une Assia Dje­bar que la fréquen­ta­tion de langues autres que le français, comme le berbère et l’arabe, pousse à thé­ma­tis­er son rap­port à la langue dans des réc­its com­plex­es, mêlant divers­es tem­po­ral­ités. Sans compter les pris­es de posi­tion man­i­fes­taires des écrivains antil­lais sig­nataires d’Éloge de la créolité, les Chamoi­seau et Con­fi­ant dont l’œuvre con­voque l’histoire pour mieux dire l’épopée au quo­ti­di­en. Ou encore le dis­cours à des­sein provo­cant d’un Jean-Pierre Ver­heggen prô­nant la néces­sité de par­ler “grand-nègre” et de faire enten­dre “l’inouïversel”. Mais ces déc­la­ra­tions à l’emporte-pièce ne doivent pas faire oubli­er la fragilité même du tra­vail d’écriture et la men­ace d’aphasie qui guette à tout moment ceux qui, comme France Daigle, d’Acadie, avouent écrire dans “le creux d’une langue”[1]J’ai donc pro­posé de sub­stituer à l’ex­pres­sion “lit­téra­tures mineures” celle, plus adéquate me sem­ble-t-il, de “lit­téra­tures de l’in­tran­quil­lité”, emprun­tant à Pes­soa ce mot aux réso­nances mul­ti­ples. Bien que la notion même d’in­tran­quil­lité puisse désign­er toute forme d’écri­t­ure, de lit­téra­ture, je crois qu’elle s’ap­plique tout par­ti­c­ulière­ment à la pra­tique lan­gag­ière de l’écrivain fran­coph­o­ne, qui est fon­da­men­tale­ment une pra­tique du soupçon. Dans un ouvrage dirigé avec votre com­pa­tri­ote Jean-Marie Klinken­berg, Tra­jec­toires. Lit­téra­tures et insti­tu­tions au Québec et en Bel­gique fran­coph­o­ne, en 1985, j’écrivais que nous parta­gions ce statut de “lit­téra­tures inquiètes”. De l’inquiétude à l’intranquillité, il n’y a qu’un pas vite franchi. »

lise gauvin

Lise Gau­vin (Pho­to : Annie Éthi­er)

Mal­gré cette par­en­té, nous restons des cousins éloignés, ce qui se traduit par des dif­férences que Lise Gau­vin situe essen­tielle­ment dans nos rap­ports avec la France. « Ce qui nous dis­tingue, c’est notre sit­u­a­tion par rap­port à l’institution lit­téraire française, pour­suit-elle. Plusieurs col­lo­ques ont été organ­isés qui analy­saient cette dif­férence. À l’Abbaye de Roy­au­mont, tou­jours avec Jean-Marie Klinken­berg, nous avons organ­isé une ren­con­tre inti­t­ulée Écrivain cherche lecteur. L’écrivain fran­coph­o­ne et ses publics, qui réu­nis­sait écrivains, édi­teurs et dif­fuseurs pour exam­in­er la ques­tion de la sit­u­a­tion du livre et de l’écrivain dans l’espace fran­coph­o­ne. En quelques mots, dis­ons que la lit­téra­ture québé­coise jouit d’une autonomie plus grande que la lit­téra­ture fran­coph­o­ne de Bel­gique par rap­port à l’institution lit­téraire française, mais cette autonomie, si elle lui per­met de dévelop­per ses instances de légiti­ma­tion internes, ne lui assure pas une plus grande dif­fu­sion dans l’ensemble de la fran­coph­o­nie ».

Une étrangeté familière

Que pense Lise Gau­vin de l’opportunité qu’il y a à créer des ponts entre nos lit­téra­tures ? « Les rela­tions entre les écrivains sont tou­jours béné­fiques. Il en va de même pour les livres, qui ne cir­cu­lent pas suff­isam­ment. Du côté de la dif­fu­sion, tout est encore à faire pour que les livres pub­liés dans des maisons d’édition québé­cois­es ou belges soient acces­si­bles à l’ensemble des lecteurs fran­coph­o­nes. Nous en sommes tou­jours, au Québec, lorsque nous pub­lions un ouvrage, à chercher à obtenir une édi­tion française, en plus d’une édi­tion québé­coise, pour être dis­tribués dans la fran­coph­o­nie. C’est, notam­ment, le priv­ilège dont béné­fi­cie mon roman, Et toi, com­ment vas-tu ?, pub­lié à Mon­tréal chez Leméac en 2021 et réédité à Paris aux Édi­tions des femmes en 2022. La prox­im­ité géo­graphique explique égale­ment le fait que plusieurs écrivains de Bel­gique choi­sis­sent de pub­li­er directe­ment dans des maisons d’édition français­es, ce qui leur assure une dif­fu­sion plus large, mais ce qui est plus rarement le cas chez les écrivains québé­cois ».

Ces ponts, la roman­cière et essay­iste a con­tribué à les con­solid­er à plusieurs repris­es et de divers­es manières. « Je fréquente la Bel­gique depuis plusieurs décen­nies et nous avons fondé, avec Jean-Marie Klinken­berg, le groupe de recherche GRILL (Groupe de recherche sur les inter­ac­tions entre langue et lit­téra­ture) qui a don­né lieu à plusieurs pub­li­ca­tions, pré­cise Lise Gau­vin. Tout récem­ment, nous avons col­laboré tous deux à un numéro de la revue Lit­téra­ture inti­t­ulé À l’aube des lit­téra­tures fran­coph­o­nes ; les pre­miers romans [2]. J’ai aus­si dirigé une pub­li­ca­tion avec le regret­té Jean-Pierre Bertrand inti­t­ulée Lit­téra­tures mineures en langue majeure : Québec/Wal­lonie-Brux­elles. Plusieurs débats ont été organ­isés au Québec autour des réflex­ions de Jacques Dubois sur l’institution lit­téraire. C’est dire à quel point nous parta­geons des intérêts et des enjeux sim­i­laires. Comme cri­tique lit­téraire au jour­nal Le Devoir durant de nom­breuses années, j’ai recen­sé les livres de Nicole Mal­in­coni, Thier­ry Hau­mont, Jean-Luc Out­ers, etc. Je con­nais bien et admire depuis plusieurs années l’œuvre de Pierre Mertens, Claire Leje­une, Jean-Pierre Ver­heggen par­mi d’autres.  En col­lab­o­ra­tion avec l’ami Jacques de Deck­er, nous avons organ­isé un col­loque à l’Académie des let­tres sur Québec à pro­pos de « Lit­téra­ture et mon­di­al­i­sa­tion ». Plus récem­ment, ma par­tic­i­pa­tion au Par­lement des écrivaines fran­coph­o­nes m’a per­mis de ren­con­tr­er Geneviève Damas, une remar­quable roman­cière, sans oubli­er ma longue ami­tié avec Con­stance Chlore, poète et roman­cière de grand tal­ent. Nous recon­nais­sons dans la lit­téra­ture française de Bel­gique une étrangeté famil­ière qui à la fois nous sur­prend, nous stim­ule et nous séduit ».

Michel Tor­rekens



[1] Lise GAUVIN, « Intro­duc­tion,  extrait », D’un monde l’autre. Tracées des lit­téra­tures fran­coph­o­nes,  Mémoire d’encrier, 2013.
[2] Lit­téra­ture, no 205, Armand Col­in, mars 2022.


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°212