Dans le silence de la peur

Françoise PIRART, Chicouti­mi n’est plus si loin, Sablon, 2021, 244 p., 13 €, ISBN : 9782931112069

pirart chicoutimi n est plus si loinFrançoise Pirart plonge directe­ment son lecteur dans le feu de l’action en situ­ant le début du réc­it à l’aéroport de Brux­elles-Zaven­tem où 2 frères, Érik (15 ans) et Syl­vain (12 ans), sont en cav­ale suite à un drame. De ce drame, nous aurons des détails au compte-goutte et nous serons surtout amenés à lire la rela­tion par­ti­c­ulière entre les deux frères.

Issus d’un cou­ple habi­tant dans un quarti­er hup­pé de Brux­elles, Érik et Syl­vain sem­blent être deux garçons ordi­naires, mais les ten­sions pal­pa­bles entre eux don­nent envie d’en savoir plus. Nous décou­vrons alors un aîné tac­i­turne, colérique et dom­i­na­teur qui prend toutes les déci­sions pour lui et son petit frère, d’un tem­péra­ment plus doux et peureux.

Seul Syl­vain, qui avait pris l’habitude de l’espionner, savait. L’enfant s’était mis à avoir peur de son frère. Peur de ses fas­ci­na­tions mor­bides, de ses phras­es ter­ri­fi­antes, de son atti­tude dom­i­na­trice et provo­cante, comme si plus rien ne pou­vait l’atteindre ; peur des his­toires qu’il inven­tait et qui sem­blaient si réelles. 

Out­re leur per­son­nal­ité con­trastée, les frères sont en désac­cord sur le secret du drame qui les lie : au bord de l’implosion per­ma­nente, ils con­nais­sent des dis­putes et se jet­tent des brimades régulières qui malmè­nent leur lien frater­nel, jusqu’à le ren­dre insup­port­able. Érik a en effet décidé que la meilleure déci­sion pour fuir le drame qui a eu lieu en Bel­gique est d’aller à Chicouti­mi, une ville du Québec où leur grand-père a voy­agé. Pour ce faire, ils doivent con­stam­ment fuir les con­trôles de police et esquiver habile­ment les regards sus­picieux des per­son­nes croisées sur leur route.

Dans leur road trip, ils ren­con­trent des per­son­nes avec qui ils font un bout de chemin et dont le point com­mun est qu’elles posent peu de ques­tions sur leur passé trou­ble. Mais ce dernier les rat­trape tou­jours, les forçant à fuir sys­té­ma­tique­ment. La men­ace est d’autant plus forte qu’ils com­men­cent à être suiv­is par un ancien polici­er con­ver­ti en détec­tive privé trou­blé par la ressem­blance entre Syl­vain et son fils dis­paru il y a de nom­breuses années.

Chicouti­mi n’est plus si loin est un thriller psy­chologique où la ten­sion dra­ma­tique réside davan­tage dans la détresse et la peur per­ma­nente des frères que dans leurs aven­tures. Au fur et à mesure du réc­it, Françoise Pirart étoffe les pro­tag­o­nistes et fait décou­vrir la sys­témique com­plexe et tox­ique qui les unit, tein­tée d’une dépen­dance affec­tive, d’un con­flit de loy­auté inévitable et d’une blessure vis­cérale d’un père qui aime mal. La détresse appa­raît alors comme un troisième pro­tag­o­niste invis­i­ble, mais ter­ri­ble­ment oppres­sant.

Syl­vain avait pronon­cé le mot inter­dit en entier. Il trem­blait. Érik lui avait répon­du que tout était fini, pour tou­jours. Syl­vain s’était jeté sur lui, fou de douleur. Il hale­tait et répé­tait le mot à en per­dre haleine. Il était devenu impos­si­ble à maîtris­er, dément, se tapant la tête con­tre un arbre et hurlant qu’il voulait mourir. Il avait bon­di sur son frère et tous deux avaient roulé par terre, sur le bord de la route. La rage décu­plait ses forces. Il aurait pu tuer. Ou se tuer.

Les deux frères arriveront-ils à sor­tir indemnes de ce cauchemar sans fin et à ne pas se per­dre ? L’autrice vous don­nera la réponse dans ce réc­it sai­sis­sant.

Séver­ine Radoux