Née au Viêt-Nam, Tuyêt-Nga Nguên vit depuis une cinquantaine d’années en Belgique. Pourtant, son pays d’origine reste le cœur de son œuvre. Un pays qui l’a malmenée, mal aimée, elle, mais aussi sa famille et des millions de ses compatriotes.
Avec cette blessure, et d’autres, elle publie des romans à l’écriture simple et sophistiquée où souffle un véritable vent romanesque. Si elle n’a entrepris le métier d’écrire que tard dans sa vie, on découvre au fur et à mesure de l’entretien qu’elle a toujours été travaillée par l’écriture.
Pourriez-vous revenir sur les grandes étapes de votre vie, que l’on retrouve éparpillées dans vos livres ?
Je suis née dans le nord du Viêt-Nam, pendant la guerre. Mes parents étaient dans la résistance, pour l’indépendance, contre la France. Au moment de la victoire des Viêt-Minh et de la division du pays en deux, nous sommes partis vers le Sud. Bien que Hô Chi Minh prétendait être Viêt-Minh, nationaliste, il ne l’était pas vraiment, il admirait Mao et Staline. Aussi quand le Nord a adopté la ligne communiste, beaucoup de ses habitants ont émigré vers le Sud. Ma mère nous y a emmenées, ma grande sœur et moi. Je ne suis pas fille unique, contrairement au personnage de Tuyêt. Dans une première version du Journaliste français, je parlais de ma sœur et de mon frère, mais cela ne leur plaisait que je raconte certains épisodes de leur vie. J’ai donc décidé que Tuyêt serait fille unique, ce qui m’a donné plus de liberté romanesque.
Pourquoi n’avoir gardé, pour ce personnage, que la première partie de votre prénom ?
Tuyêt veut dire neige, Nga, cygne, le tout signifiant le cygne de neige. Au Viêt-Nam, on aime à donner aux nouveau-nés des prénoms avec de belles significations. À l’usage, on ne garde que la deuxième composante. En général, on m’appelle Nga. Comme Le journaliste français est un roman, je ne voulais pas utiliser mon prénom. Le personnage n’est que moi en partie. J’ai donc préféré ne lui donner que la première moitié de mon prénom, Tuyêt, car j’aime beaucoup la pureté de la neige. Finalement, le monde littéraire m’appelle Tuyêt et ma famille, mes amis, Nga. Et moi, je ne sais plus qui je suis… (Rires.)
Vous avez été très tôt en contact avec la langue française, n’est-ce pas ?
Ma mère voulait nous donner une bonne éducation. Elle nous a donc, ma sœur et moi, placées dans un pensionnat français. J’y ai suivi un cursus où le parcours et le programme scolaires étaient calqués sur ceux de la France. J’ai appris l’histoire de France en détails et très peu celle de mon pays. J’y ai acquis le goût de la langue française et de la littérature, notamment grâce à sœur Thérèse, la bibliothécaire, qui me prêtait des livres gratuitement. Au long de mes années dans cette institution, j’ai lu quasiment toute la bibliothèque, notamment les romans de la Comtesse de Ségur. Et les classiques. Je me souviens que La case de l’oncle Tom m’a fait pleurer, pleurer. La plupart des livres étaient en français, il y en avait très peu en vietnamien. J’adorais les romantiques, les poètes, Victor Hugo. Nous avions à notre disposition les mêmes livres que les élèves français.
Comment avez-vous appris l’histoire du Viêt-Nam contemporain, si présente dans vos livres ?
Ma mère, en deuxième noce, avait épousé un diplomate. Ils étaient déjà divorcés quand j’ai passé mon bac. Mais elle m’a envoyée lui demander conseil pour la suite de mes études. Je lui ai expliqué que je souhaitais comprendre pourquoi mon pays était en guerre. Il m’a suggéré d’étudier la politique. J’ai alors décidé de faire sciences politiques à l’ULB. C’est donc ici que j’ai appris l’histoire du Viêt-Nam…
Pourquoi avez-vous choisi la Belgique pour vos études et non la France ? C’est une chose dont vous ne parlez pas dans vos livres.
Je n’en parle pas dans mes romans parce que je n’ai pas envie de trop m’appesantir sur moi. Dans ces années-là, De Gaulle était au pouvoir et soutenait les communistes vietnamiens. D’ailleurs beaucoup d’Occidentaux soutenaient le Nord plutôt que le Sud. En France, Sartre, Montand, Signoret, etc. pensaient que le Sud était corrompu, à la solde des Américains. Les relations diplomatiques entre la France et le Sud Viêt-Nam étaient rompues. Je ne pouvais donc pas y étudier. On m’a suggéré d’aller en Belgique, puis de passer en France, où vivaient beaucoup de Vietnamiens. Mais arrivée devant l’ULB, je suis tombée amoureuse de la fac de droit et j’ai préféré rester.
Vous avez aussi vécu aux États-Unis…
Je suis allée aux États-Unis pour rendre visite à ma mère, qui avait émigré en Floride. J’étais là-bas au moment de la chute de Saïgon, le 30 avril 1975. Nous étions tous catastrophés. Comme je parlais à la fois anglais et vietnamien, je me suis portée volontaire pour aider les réfugiés. La plupart de mes compatriotes ne parlaient pas anglais. Parmi eux, on ne comptait pas que des citadins, mais aussi des paysans, des pêcheurs. Je les aidais pour les mots élémentaires de la vie quotidienne, que je leur notais sur un papier. Je suis repartie en Belgique pour passer mes examens avant de retourner une seconde fois près de ma mère. Mais je me suis vite lassée de n’entendre parler que du Viêt-Nam. Je suis rentrée et j’ai épousé un Belge avec lequel, à un moment donné, nous sommes allés vivre en Afrique. Il avait d’abord été missionné au Burundi, ensuite au Kenya. Je ne travaillais pas, j’élevais mes enfants. Cela a été la même chose en rentrant en Belgique.
Quand vous avez commencé à écrire, vous ne pouviez que revenir sur votre histoire avec le Viêt-Nam ?
Pour répondre à votre question, je vais vous raconter une anecdote. Parfois les lecteurs et les lectrices perçoivent mieux les choses que nous, les auteurs et les autrices. Ils voient beaucoup de choses. Par exemple, avec mon premier livre, Le journaliste français, une biographie romancée, une lectrice m’a dit : Madame, le personnage de votre roman, ce n’est ni votre mère, ni vous, ni l’homme aux yeux bleus, c’est votre pays. Cela m’a tellement frappée, touchée, je n’avais pas pensé à cela du tout. Je savais que j’avais fait un roman historique, mais je n’étais pas consciente que je donnais cette place-là au Viêt-Nam.
Un des personnages importants est votre mère…
Ma mère est très présente dans ma trilogie. Même dans Les guetteurs de vent, que je consacre à mon père, qu’elle m’avait dit mort. Je l’ai sublimée pour les besoins du roman. Mais elle était vraiment comme ça, très guerrière. J’ai un peu hérité d’elle, notamment ce goût inconditionnel que j’ai pour la liberté. Elle m’a beaucoup inspirée. J’ai, c’est vrai, un peu forcé son caractère. J’aime bien que les héroïnes soient de vraies héroïnes, que les méchants le soient vraiment, bien qu’il n’y ait guère de méchants dans mes livres. C’est l’Histoire qui l’est. Le Viêt-Nam n’a pas toujours été mauvais. À une époque, on y défendait une cause, et quand la cause a été achevée, ils ont changé. J’ai écrit quelque part qu’entre le statut de libérateur et celui de dictateur, il n’y a qu’un pas. Au Viêt-Nam, quand la guerre a été terminée, et même si elle a été gagnée par un parti que je ne soutenais pas, le parti communiste, j’ai pensé que c’était le moment de se tendre la main, de reconstruire le pays. C’est ce qu’ils avaient promis, mais la première chose qu’ils ont faite, c’est d’ériger des camps de concentration, de lancer des représailles, ce qui a fait fuir une foule de personnes dont certaines sont mortes sur la route de l’exil. Les Américains ont inventé cette expression, les boat people, pour dire les Vietnamiens qui quittaient le Viêt-Nam sur des bateaux de fortune. On n’utilise plus cette expression, mais c’est ce que l’on voit aujourd’hui avec tous ces Africains qui se noient en Méditerranée. Que les communistes aient gagné me fait moins mal que la chance ratée de la réunification de mon pays. Dans 927, mon dernier roman paru, j’ai fait un parallèle entre ça et le Covid 19. En terrain fertile, le virus a muté. Le terrain fertile des vainqueurs c’était l’argent, la gloire et le pouvoir. Et c’est vraiment très triste.
Quand vous parlez du Viêt-Nam, vous dites : Mon pays. Vous avez passé plus de temps en Belgique qu’au Viêt-Nam. Dites-vous aussi « mon pays » quand vous parlez de la Belgique ?
Je dis toujours : Je suis belge d’origine vietnamienne. J’ai été adoptée par la Belgique et je l’ai moi-même adoptée. L’adoption se fait à double sens. Il s’est trouvé que nous nous sommes adoptés mutuellement quand je suis rentrée des États-Unis. Ma mère aurait voulu que je vive là-bas, continue la lutte là-bas, que j’épouse un Vietnamien là-bas mais comme je l’ai déjà dit, j’ai préféré rentrer. À mon retour, j’ai épousé un Belge. (Elle rit.) Du coup, je suis tout à fait belge. Mon ex-mari vient de Flandre mais toute la famille est francophone. Mes enfants parlent parfaitement le français et le néerlandais, mes petits-enfants aussi.
Leur avez-vous appris le vietnamien ?
Non, je ne leur ai jamais enseigné ma langue maternelle. Je ne leur ai même pas donné un prénom vietnamien. J’ai renié mon pays. Je n’ai rien reçu de lui à part de la tristesse, des séparations, des deuils. Je n’ai guère connu mon père, ma mère ne m’a jamais embrassée. Peut-être qu’elle m’a embrassée mais pas assez. Enfant, elle m’a mise dans un pensionnat et à dix-huit ans je suis partie en Belgique. J’ai vécu très peu de temps avec elle.
Quand vous écrivez, est-ce que vous vous retrouvez dans un pays à vous où cette séparation n’existe pas ?
Quand j’écris, je me transporte totalement au Viêt-Nam, j’y suis entièrement immergée, et je pleure. Quand vous reniez quelque chose ou quelqu’un parce que vous l’avez trop aimé, que vous n’avez pas reçu assez en retour, vous l’aimez quand même tout en essayant de ne pas avoir mal. Et si vous dites que vous ne l’aimez pas, c’est que vous l’aimez toujours. Détester quelqu’un, c’est encore avoir une relation avec lui. Le lien que j’ai avec mon pays est douloureux. Il me console tout de même parfois, car j’y ai vécu de bons moments avec des amis, et j’aimais beaucoup le pensionnat. Il était un élément stabilisateur dans ma vie. Ma mère partait tout le temps par monts et par vaux, avec sa cause politique. Pour elle, le premier devoir des parents est de donner de l’instruction, de l’éducation à leurs enfants. Ainsi ils peuvent développer leur propre façon de penser, être libres dans leur tête et éviter de se laisser influencer par des idéologies ou par des gens comme Donald Trump. Ma mère s’est sacrifiée pour me mettre dans une école privée. C’était sa façon de m’aimer. Pour m’appendre la liberté, à réfléchir par moi-même. Ici, dans un pays sans guerre, l’amour se montre différemment. On peut se permettre de s’embrasser, de passer du temps ensemble.
Comment en êtes-vous venue à l’écriture ?
J’ai commencé quand mon mari et moi nous nous sommes séparés. Certaines personnes me disaient que je menais une vie monotone, mais j’étais heureuse avec ma famille. Je n’avais pas la même vie mouvementée que mes parents, je n’avais pas de cause à défendre, mais j’aimais ma vie. Pendant quelques années, après la rupture, j’ai été un peu paumée, très triste. Mais cette fin, comme c’est parfois le cas, a donné lieu à un commencement. Mon pays, que je reniais, est revenu. Je lui en suis très reconnaissante. Nous avons beaucoup pleuré, lui et moi. Peut-être qu’en me mettant à écrire, j’ai tenté de donner un sens à ma vie, peut-être que tout de même, en mon for intérieur, je n’étais pas si contente que cela de ma vie antérieure, je sentais que moi aussi, j’avais un devoir à accomplir. Je ne sais pas. Mon père m’a dit que je devais vivre pour moi, comme si je devais me battre contre quelque chose pour que ma vie ait un sens. C’est ce que je fais aujourd’hui, avec ma plume.
Avec Le journaliste français, Soleil fané et Les guetteurs de vent, vous avez écrit une trilogie qui ne dit pas son nom. Une de ses caractéristiques est qu’aucun des trois livres ne fait référence, allusion aux autres, quitte à répéter certaines épisodes.
Je me suis fixé comme règle que chacun de ces livres pouvait être lu indépendamment des autres. Le lecteur n’a pas besoin de les lire dans un ordre particulier, ni de les lire tous les trois. J’imagine ça un peu comme une série américaine où on n’est pas obligé de voir tous les épisodes mais où certains personnages reviennent régulièrement. J’ai commencé à écrire pour moi, pour ma mère, pour ma sœur, mon frère ne parle pas le français, pour mes enfants aussi, car ils n’ont que moi pour connaître leur part vietnamienne. Si je ne la leur raconte pas, ils ne sauront jamais pourquoi je suis venue, pourquoi ils sont là.
Vos livres sont bien plus que des récits pour votre famille, non ? Vous faites très attention aux lecteurs qui ne vous connaissent pas personnellement.
J’écris pour ce que je vous ai dit mais j’écris surtout, surtout pour le public occidental. Même si j’avais été capable d’écrire ces livres en vietnamien, je ne l’aurais pas fait. J’écris pudiquement les malentendus. Quand les communistes ont gagné, les yeux des Occidentaux se sont ouverts. Ils ont vu les camps se construire, ils ont su les gens qui étaient incarcérés. Ils ont vu les boat people. Avant, on pensait que le patriotisme était uniquement l’affaire du Nord, que les gens du Sud ne pouvaient pas aimer leur pays. Comment ont-ils pu croire que le communisme pouvait donner lieu à autre chose qu’à une dictature ? J’écris pour dire ma tristesse d’avoir vu le Sud tellement maîtrisé, calomnié.
Comment avez-vous nourri ces livres ?
J’ai quatre carnets qui contiennent mon journal. J’ai commencé à le tenir quand j’étais jeune fille. Ce sont les premières choses que je mettais dans mes valises quand je déménageais. C’est écrit tout petit, en vietnamien. Ici, même si je pouvais dire que je vivais sans penser au Viêt- Nam, je continuais à écrire. J’ai écrit des kilomètres de lignes, même en étant mariée. Je ne sais pas pourquoi j’écrivais, mais j’écrivais. Quand je me suis mise au Journaliste français, je me suis référée à ces carnets. Je me rends compte, en vous parlant, que j’ai toujours écrit. Que je devais écrire. Je dis toujours qu’il y a plusieurs vies dans une vie. Je ne renie rien de ma vie d’avant, mais ma vie d’aujourd’hui, c’est celle que j’ai avec l’écriture. Je ne pense pas que je me remarierai un jour (elle rit), je crois que je vais rester avec mon écriture.
Pouvez-vous situer plus précisément le moment où vous vous êtes intéressée à l’écriture ?
Je dirais que c’est au moment de ma rencontre avec sœur Thérèse. Elle m’a appris à écrire en français. Elle m’encourageait. Je parle d’elle dans presque tous mes livres, sœur Thérèse. L’écriture est un vrai bonheur. Je me moque de vendre peu ou beaucoup. C’est moi qui nourris ma plume, pas ma plume qui me nourrit.
Deux de vos livres ne parlent guère du Viêt-Nam, le recueil de nouvelles Belgiques et Les mots d’amour je les aime tant…
Ce dernier est le livre de la séparation d’avec mon mari. Il y a des allusions au Viêt-Nam mais sans plus. Je ne voulais pas qu’on puisse reconnaître ma famille. Je n’ai mis aucun nom, aucun prénom, ce n’est pas facile d’écrire ainsi. Je devais l’écrire car cette histoire m’a beaucoup peinée. J’ai attendu d’être moins dans la douleur pour le faire. On écrit mal si on le fait dans l’action. Le recueil Belgiques, lui, m’a été commandé par Vincent Engel.
Vous avez dit au début de notre entretien que, dans vos romans, vous avez rendu votre mère plus héroïque que dans la vie. Comment avez-vous fait ?
Ma mère est une héroïne, très guerrière. Aux États-Unis, elle a continué la lutte. Elle faisait partie des comités pour la démocratie au Viêt-Nam. Je n’ai pas inventé aucune action qu’elle n’aurait commise, mais grâce à mon écriture, au choix des mots, des adjectifs, je pense avoir réussi à la sublimer. Elle aimait beaucoup que j’écrive même si elle trouvait que je la positivais trop.
Est-ce que tous vos personnages ont existé ?
Non. Si tout mon parcours entre le Viêt-Nam, ici, les États-Unis, l’Afrique est tel que je l’ai raconté, je me suis parmi d’imaginer quelques contes tout en feignant qu’ils soient vietnamiens et d’inventer des personnages. Je préfère faire passer mes réflexions par la bouche d’autres personnes, avec des arguments, des contre-arguments. Les dialogues aèrent le texte. J’aime tellement mes personnages que lorsque je dois les faire mourir, je pleure et les ressuscite. Mais eux me disent : Il faut que tu me laisses mourir. Ma mort sert le livre, et c’est là, l’important. Les personnages, je les invente, les raconte, leur donne un certain caractère, ils me parlent, et puis, à un moment, ils m’échappent. Écrire est vraiment une aventure.
Vous avez appris le français de France puis vous êtes venue en Belgique où le français est un petit peu différent. Dans vos textes, on trouve des traits de ces deux versions de la langue française. Est-ce conscient de votre part ?
Je fais très attention à cela, à l’époque où se situe l’action. Comme j’écris ici, en Belgique, au 21e siècle, je ne dois pas commettre d’anachronisme linguistique. Il ne faut pas que j’écrive en français de Belgique quand je parle de ma période au Viêt-Nam ou aux États-Unis. Par contre, dans mon recueil Belgiques, je ne m’en prive pas. J’ai dû faire un effort car il y a des mots de France qui me viennent plus facilement. Soixante-quinze, par exemple, me vient plus aisément à l’esprit que septante-cinq. En fait, je parle français avec l’accent belge et le vietnamien avec l’accent français, et je saupoudre le tout de mots anglais.
Pour terminer votre histoire avec l’écriture, pouvez nous raconter comment vous en êtes arrivée à publier votre premier roman, Le journaliste français, aux éditions Luc Pire ?
C’est toute une histoire. J’avais déjà commencé à écrire et mes amis me disaient qu’ils aimaient mon écriture. Ils me conseillaient d’écrire des romans. Je ne savais pas s’ils me flattaient ou s’ils étaient totalement sincères. J’ai voulu vérifier. Je me suis inscrite à un cours d’écriture. Vincent Engel était un des professeurs. Je pense que l’on n’apprend pas réellement à écrire, qu’il faut avoir en soi une petite pierre que l’on ne cesse de tailler. Je voulais savoir si j’avais cette petite pierre, le petit talent nécessaire. Au début, nous étions plus de trente dans la classe. Vincent n’avait jamais le temps de regarder ce que j’écrivais, même une ligne. Au fur et à mesure de l’année, la classe se réduisait. À la fin, nous n’étions plus que quatre. Le jour du dernier cours, il a reconnu n’avoir pas eu le temps de nous suivre comme il l’aurait souhaité. Il nous a demandé d’écrire trois pages et de les lui envoyer. Il a promis de nous en faire une analyse circonstanciée. Je me suis tout de suite mise au travail. Je ne cessais d’écrire. Je ne mangeais plus, je ne dormais plus. J’étais fâchée quand j’avais faim, quand j’avais sommeil. Ce que je faisais, c’était écrire une nouvelle version du Journaliste français, où j’ai enlevé les personnages de la sœur et du frère. Deux semaines après, j’ai imprimé mon texte et je suis allée le déposer dans sa boîte aux lettres. J’avais peur que la poste ne le perde… Quelques jours plus tard, il m’a écrit : Madame, je vous ai demandé trois pages, vous m’en avez envoyé trois cents ! Je n’ai pas le temps, j’ai trop de travail par ailleurs. Je suis professeur, j’écris des chroniques pour Le Soir, des livres, des pièces… Je lui ai répondu que je comprenais, et qu’il pouvait faire ce qu’il voulait de mon manuscrit. Le lire, ne pas le lire, le jeter à la poubelle… Il m’a répondu qu’il allait essayer de le lire, mais qu’il ne le promettait pas. Quelque temps plus tard, j’étais chez ma mère en Floride, il m’a proposé de m’éditer, d’être la première des autrices qu’il allait publier… Il venait d’être nommé directeur littéraire chez Luc Pire. Je n’ai dû frapper à aucune porte. Il a édité toute ma trilogie. Jamais je n’aurais cru qu’un jour j’aurais été jusqu’à publier sept livres…
Michel Zumkir
Bibliographie
Le journaliste français, Le grand miroir, 2007
Soleil fané, Le grand miroir, 2009
Les guetteurs de vent, Le grand miroir, 2013
Les mots d’amour, je les aime tant, Renaissance du livre, 2018
Soie et métal, Academia, 2019
Belgiques, Ker, 2021
927, Onlit, 2023
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°219 (2024)
