Vinciane Despret : L’art de la joie et de se laisser affecter

vinciane despret

Vin­ciane Despret

Les recherch­es, les ouvrages de Vin­ciane Despret dépla­cent les ques­tions, toutes les ques­tions, qu’elles soient philosophiques, éthologiques, exis­ten­tielles. Philosophe, psy­cho­logue, étho­logue, chercheuse et enseignante à l’Université de Liège, elle ouvre le ques­tion­nement à ce qui a été minoré, tenu pour nég­lige­able.

Lorsque, dans les années 1990, Vin­ciane Despret fait du champ philosophique un espace de recherch­es por­tant sur les ani­maux (et non sur l’animalité), ce geste est à l’époque résol­u­ment mar­gin­al, icon­o­claste, anti­con­formiste. Dès ses pre­miers travaux pub­liés (La Danse du cratérope écail­lé. Nais­sance d’une théorie éthologique, 1996 ; Ces émo­tions qui nous fab­riquent. Ethnopsy­cholo­gie de l’au­then­tic­ité,  1999 ; Quand le loup habit­era avec l’agneau, 2002…), elle se détourne d’un habi­tus de penser philosophique dom­i­nant (con­cep­tu­al­i­sa­tion abstraite, angle anthro­pocen­tré, pri­mat de la ratio­nal­ité, dual­isme intellect/émotion…). Son dou­ble geste de fray­er des dia­logues avec les ani­maux d’une part, avec les morts de l’autre (Au bon­heur des morts. Réc­its de ceux qui restent, 2015) s’emporte à par­tir d’un nou­veau plan de com­po­si­tion sur lequel se tis­sent des rela­tions entre eux et nous. Penser ce que le régime occi­den­tal des savoirs, des sci­ences relègue, à tout le moins a longtemps relégué dans l’inaudible (les ani­maux, les défunts, mais aus­si les émo­tions) implique un décen­trement. Une rup­ture avec la vision anthro­pocen­trée et la volon­té de sec­ouer l’empire du « nous, humains » afin de trac­er des diag­o­nales entre les manières que déploient les expres­sions du vivant pour habiter la Terre.

Mar­quée notam­ment par les rela­tions que la philosophe Don­na Har­away a nouées avec sa chi­enne Cayenne, Vin­ciane Despret inter­roge à nou­veau frais la ques­tion d’activer un engage­ment avec un mer­le, un poulpe. Com­ment mobilis­er une qual­ité d’attention, com­ment « faire exis­ter, ren­dre désir­ables d’autres modes d’attention »[1] ? Que sig­ni­fie penser en oiseau, en poulpe et non penser sur eux ? Quels déplace­ments, quelles bifur­ca­tions engage l’expérimentation de penser comme un oiseau ? Cette mul­ti­pli­ca­tion des façons de « fab­ri­quer des mon­des » repose sur une sus­pen­sion de la posi­tion de maîtrise dans laque­lle l’humain se tient. En d’autres ter­mes, penser, sen­tir, vivre dans l’immanence des rap­ports avec le vivant, et non pas à l’abri de la dis­tance et d’une hiérar­chie des places du savoir, a pour réquisit la mise à l’écart du dis­posi­tif du maître et de l’élève pour repren­dre la thèse de Jacques Ran­cière.

Déterritorialisation
des pratiques scientifiques et de la philosophie

La déter­ri­to­ri­al­i­sa­tion des pra­tiques sci­en­tifiques qu’opère Vin­ciane Despret dynamise en retour la philoso­phie en l’ouvrant à un de ses dehors : l’éthologie. Le souci de l’universel, de la général­ité qui a longtemps pré­valu et pré­vaut encore en philoso­phie, dans les sci­ences, rate la ren­con­tre avec l’individualité ani­male.  Dans Com­pos­er avec les mou­tons, co-écrit avec Michel Meuret[2], le sous-titre, Lorsque des bre­bis appren­nent à leurs berg­ers à leur appren­dre, met en lumière la com­plète réélab­o­ra­tion de la « ques­tion ani­male » en philoso­phie. Les ani­maux appren­nent à des humains à leur appren­dre. La recherche sur le ter­rain porte sur un espace de co-appren­tis­sage, d’apprentissage réciproque entre mou­tons et berg­ers, et sur l’invention de nou­velles manières de penser et de sen­tir qui tis­sent un monde com­mun, partagé, con­stru­it par les humains et les ani­maux, par les alliances qu’ils dévelop­pent.  Les his­toires de poulpes, les réc­its d’anticipation sur les araignées ou les wom­bats con­courent à tiss­er un monde hab­it­able à par­tir d’une con­ti­nu­ité entre les formes du vivant qui a été mise à mal. L’observateur ori­ente ce qu’il observe, inter­prète les com­porte­ments à par­tir de ses attentes, de ses préjugés, voire induit des atti­tudes, des réac­tions. Il s’agit de ne pas occul­ter cette déter­mi­na­tion du savoir par le cadre inter­pré­tatif posé par l’éthologue. Mais les scènes du savoir, de ren­con­tres que Vin­ciane Despret rend pos­si­bles excè­dent la par­ti­tion stricte entre obser­va­teur et observé, entre sujet act­if et objet pas­sif. Il s’agit de se met­tre à l’épreuve en se lais­sant méta­mor­phoser par ce que l’on ren­con­tre. Il s’agit de s’aventurer au milieu, de se gliss­er entre ce que l’Occident a posé en polar­ités duelles (humain/monde, sujet/objet….), de peu­pler l’espace de leur con­ti­nu­ité. L’horizon est celui d’une écolo­gie des pra­tiques (Isabelle Stengers) et de l’immanence. Un hori­zon non pas loin­tain, tou­jours dérobé, mais un hori­zon ici, en con­struc­tion, en mou­ve­ment, un hori­zon-géron­dif.

À l’heure où la « cathé­drale du vivant », sa diver­sité sont mis­es en péril, à l’heure de la six­ième extinc­tion mas­sive des espèces ani­males (et végé­tales), des rhi­zomes de penseurs, d’activistes, de mil­i­tants met­tent en place des modes de pen­sées et de pra­tiques qui invi­tent à co-habiter avec les autres règnes du vivant. Sur­venant à l’ère de l’Anthropocène (ou Cap­i­talocène, Occi­den­talocène… ), ce sur­saut et cette riposte font enten­dre la voix des non-humains et tra­vail­lent à enray­er, à frein­er la spi­rale éco­cidaire. Dans un monde en ruines — ces ruines du cap­i­tal­isme dont par­le Anna Tsing[3], qui nous oblig­ent à inven­ter un nou­v­el art de sur/vivre —, sur une terre malade, abîmée par la dévas­ta­tion envi­ron­nemen­tale et l’effondrement de la bio­di­ver­sité, des alliances entre acteurs humains et non-humains sont à même de déjouer des entre­pris­es destruc­tri­ces. Dans un entre­tien avec Nas­ta­sia Had­jad­ji, Vin­ciane Despret cite le cas du nouage entre les mil­i­tants écol­o­gistes et l’amarante.

J’ai lu récem­ment un livre pas­sion­nant, Nous ne sommes pas seuls. Poli­tique des soulève­ments ter­restres de l’ingénieure agronome Léna Bal­aud et du philosophe Antoine Chopot. Il four­nit quan­tité de cas con­crets d’alliances insur­rec­tion­nelles où des êtres vivants vont met­tre à mal les pro­jets les plus destruc­teurs. C’est le cas par exem­ple avec l’amarante, qui s’est dévelop­pée en com­pag­nie des mono­cul­tures et qui résiste au Roundup. Nos alliés sont mul­ti­formes, con­sid­érable­ment plus nom­breux et divers que ce que notre imag­i­na­tion laisse entrevoir. Ces alliances peu­vent toute­fois être prob­lé­ma­tiques pour les humains. C’est le cas par exem­ple en Bel­gique avec la renouée du Japon, une espèce très inva­sive qui com­pro­met l’existence d’autres plantes. Il faut alors appren­dre à négoci­er, chercher d’autres alliances. Je suis con­va­in­cue de la fécon­dité des alliances entre espèces. Elles nous per­me­t­tent de sor­tir de cette logique où les ani­maux et les plantes sont au ser­vice de l’espèce humaine.[4]

Politique de l’alliance
et puissances du récit

La poli­tique de l’alliance est au cœur de la démarche de la philosophe-étho­logue. Elle prend aus­si la forme d’un réseau de pen­sées, d’un nouage avec les travaux d’Isabelle Stengers, de Bruno Latour, Don­na Har­away, Bap­tiste Mori­zot et d’autres. L’abandon du mirage du « pro­pre de l’homme », de son excep­tion, de son extéri­or­ité par rap­port au monde entraîne des corol­laires : à la con­ti­nu­ité des expres­sions du vivant répon­dent la con­ti­nu­ité entre cer­taines con­fréries de penseurs, la con­ti­nu­ité entre les vivants et les morts. Une refonte, une révo­lu­tion dans les manières de penser, de sen­tir, de co-exis­ter avec les autres espèces. Bêtes et hommes ; Penser comme un rat ; Habiter en oiseau ; Auto­bi­ogra­phie d’un poulpe et autres réc­its d’anticipation ; Au bon­heur des morts. Réc­its de ceux qui restent… accom­plis­sent une dou­ble bifur­ca­tion. D’une part, ces essais pro­duisent un change­ment dans les manières d’habiter la terre, d’autre part, ils élisent le réc­it en com­posante heuris­tique de la recherche, comme cer­tains des sous-titres le mon­trent.

Depuis quelques années, l’art con­tem­po­rain tra­vaille les enjeux poli­tiques et éthiques de l’esthétique à par­tir de la puis­sance du réc­it. Vin­ciane Despret induit un bougé dans la méthodolo­gie des sci­ences du vivant en intro­duisant le réc­it (au sens des micro-réc­its dès lors que les Grands Réc­its ont mon­tré leur effon­drement, leurs lim­ites), la fic­tion, non comme un cheval de Troie dans l’empire de la ratio­nal­ité mais comme un généra­teur de nar­ra­tion spécu­la­tive. Pour évo­quer les formes de lan­gage et d’écriture, les pro­duc­tions expres­sives, artis­tiques des poulpes, des araignées et des wom­bats, Auto­bi­ogra­phie d’un poulpe, un titre dont on n’a pas encore pris toute la mesure, tresse tout à la fois des réc­its, des obser­va­tions et des réflex­ions éthologiques. Dans cette esthé­tique et cette poli­tique de l’hybridation, les ressources fic­tion­nelles viv­i­fient la pen­sée, la revi­talisent. L’expérimentation d’un nou­veau dis­posi­tif d’écriture est ren­due néces­saire par le dis­posi­tif inédit de penser que la chercheuse met en place. Non seule­ment ces dif­férents reg­istres d’écriture ont droit de cité, mais ils s’inter-fécondent en des « noces con­tre-nature » diraient Gilles Deleuze et Félix Guat­tari. Comme dans l’œuvre d’Isabelle Stengers, la sci­ence-fic­tion, sa dimen­sion d’anticipation, de spécu­la­tion sur l’avenir, nour­rit la pen­sée sci­en­tifique, philosophique de Vin­ciane Despret. Par son imag­i­naire antic­i­pa­toire, voire vision­naire, la forme de la fic­tion, de la sci­ence-fic­tion en par­ti­c­uli­er, agit comme une lanceuse d’alerte qui radi­ogra­phie les men­aces socié­tales, envi­ron­nemen­tales, plané­taires qui se pro­fi­lent. La nou­velle de l’écrivaine améri­caine Ursu­la K. Le Guin, inti­t­ulée L’Auteur des graines d’acacia (1974), pub­liée dans le recueil Les qua­tre vents du désir, développe la notion de thérolin­guis­tique que Vin­ciane Despret pro­longe, détourne dans le champ éthologique et philosophique. La thérolin­guis­tique (de théro : « bête sauvage ») étudie les pro­duc­tions écrites, lit­téraires des ani­maux mais aus­si des plantes. Les formes expres­sives, l’intelligence liée à l’art ne sont plus l’apanage des seuls humains. La théroar­chi­tec­ture délivre égale­ment des enseigne­ments inouïs : ce qu’on a longtemps tenu pour des mar­quages ter­ri­to­ri­aux, des pro­duc­tions util­i­taires, fonc­tion­nelles est appréhendé comme formes expres­sives.

Cette idée que les ani­maux agen­cent des mod­èles élaborés de com­mu­ni­ca­tion, inven­tent des reg­istres d’expression mais aus­si des œuvres lit­téraires, des penseurs précurseurs l’ont for­mulée, d’Étienne Souri­au à Gilles Deleuze et Félix Guat­tari, de Michel Ser­res à Jacques Der­ri­da. De ces propo­si­tions spécu­la­tives, de ces intu­itions, des étho­logues, des ornitho­logues, des biol­o­gistes vont s’emparer afin de les met­tre à l’épreuve de leurs pra­tiques. Pour entr­er en con­nex­ion avec la poésie vibra­toire des araignées, la cos­molo­gie fécale des wom­bats (mar­su­pi­aux fouis­seurs vivant en Aus­tralie et en Tas­man­ie) ou les apho­rismes d’un poulpe, pour nous faire décou­vrir les manières dont poulpes, araignées et wom­bats inven­tent des croy­ances, fab­riquent des mon­des, Vin­ciane Despret con­voque une modal­ité d’écriture, un rythme nar­ratif qui passe par le réc­it. Dans l’essai co-écrit avec Isabelle Stengers, Les Faiseuses d’histoires. Que font les femmes à la pen­sée ?[5], les deux philosophes inter­ro­gent la place des femmes dans le champ de la pen­sée et leur éloigne­ment actuel par rap­port à la posi­tion de Vir­ginia Woolf. Cette dernière lança en effet un appel aux femmes, les enjoignant de ne pas inté­gr­er les cer­cles mas­culins du savoir-pou­voir et de leurs vio­lences. Prophé­tique, armée de lucid­ité, Vir­ginia Woolf voy­ait dans l’accueil des femmes au sein de l’université et d’autres instances du pou­voir offi­ciel une entre­prise de domes­ti­ca­tion, de for­matage, de destruc­tion des dif­férences et des puis­sances des « sor­cières ». « Faiseuse d’histoires », Vin­ciane Despret appar­tient aux descen­dantes des sor­cières, ces déposi­taires d’autres savoirs et de savoir-faire minori­taires, sub­ver­sifs qui ont été inter­dits, occultés.   

L’art du tact
et de la joie

Les mon­des du mer­le, du mou­ton, du poulpe, du cheval s’approchent par un art des inter­stices, par un art de l’attention et de la lenteur. Par un arrache­ment aux théories util­i­taristes, au schème fonc­tion­nel de l’évolutionnisme (com­péti­tion pour la survie, théorie adap­ta­tion­niste…). La vision économique de com­porte­ments ani­maux dic­tés par une logique de cal­cul, une loi de survie exclut et nég­lige des com­posantes obser­va­tion­nelles, des traits remar­quables comme l’entraide, la sol­i­dar­ité, le désir, la recherche de la beauté, du plaisir. La méth­ode suiv­ie par l’observateur décide de ce qu’il retient comme intéres­sant, remar­quable et ce qu’il relègue dans l’insignifiant.

dolphijn vinciane despret

Le réc­it ne se pose pas comme le dehors de la théorie. S’écartant du con­cept général­isant, abstrait, de la pen­sée de l’animal vu en tant qu’espèce, inval­i­dant le dual­isme rigide de la pen­sée et de la sen­sa­tion, Vin­ciane Despret cisèle un con­cept tra­ver­sé de fic­tion, d’émotions, ouvert à la per­cep­tion de l’animal en tant qu’individu. Dans Fab­ri­quer des mon­des hab­it­a­bles, dia­logue avec Frédérique Dol­phi­jn, la dimen­sion catalysatrice des expéri­ences (émo­tives, de pen­sée) est insé­para­ble d’un ancrage, d’une immer­sion dans le ter­rain.

Qu’est-ce qu’une émo­tion ? C’est quelque chose qui te fait sen­tir.
 James dit,
— Les idées, ce n’est pas ce que nous pen­sons, mais ce qui nous fait penser…[6]

Qui dit ter­rain dit écoute du par­ti­c­uli­er, de la chi­enne Alba, de cet oiseau, du mer­le qui chante à l’aube.

Il s’est d’abord agi d’un mer­le. La fenêtre de ma cham­bre était restée ouverte pour la pre­mière fois depuis des mois, comme un signe de vic­toire sur l’hiver. Son chant m’a réveil­lée à l’aube. Il chan­tait de tout son cœur, de toutes ses forces, de tout son tal­ent de mer­le. Un autre lui a répon­du un peu plus loin, sans doute d’une chem­inée des envi­rons.[7]

Qui dit ter­rain dit con­cret, sor­tie de la voie de la représen­ta­tion, de la dis­tance, des grandes polar­ités, qui dit ter­rain dit aigu­il­lon de la curiosité, récep­tiv­ité à la sur­prise, à l’inattendu, art de la joie (une immense joie éclate dans les mon­des qu’elle crée), art du tact, un « tact ontologique » davan­tage qu’un tact éthique.  Dans la pré­face à l’essai de Car­la Hus­tak et Natasha Myers, Le Ravisse­ment de Dar­win. Le lan­gage des plantes, Maylis de Keran­gal et Vin­ciane Despret définis­sent le tact ontologique comme le fait d’« explor­er déli­cate­ment les modes d’existence adéquats, les manières d’être qui deman­dent le respect des formes » et l’assortissent à un « tact épisté­mologique » cir­con­scrit comme « l’art de don­ner à ce que l’on inter­roge la puis­sance de vous affecter dans une rela­tion sen­si­ble »[8].

Écrire avec les oiseaux, avec les morts, pour les ani­maux, pour les défunts, pour les vivants ou écrire en oiseau, en poulpe implique une respon­s­abil­ité dans la tra­duc­tion de ce que nous sup­posons être leurs réc­its, des réc­its qui tran­si­tent par une instance étrangère à leur pro­pre monde, à leur pro­pre voix. Davan­tage qu’une ques­tion éthique, l’interrogation posée par Vin­ciane Despret (« Est-ce que les auteurs sont à la hau­teur des fragilités et des puis­sances de leur objet ? ») est une ques­tion ontologique comme elle le développe.

Les ani­maux, les morts sont des sujets lim­itro­phes, non académiques, peu con­sid­érés, voire méprisés en philoso­phie, surtout dans les années 1990, années au cours desquelles Vin­ciane Despret inter­roge la ques­tion ani­male en philoso­phie. Ani­maux et morts met­tent à mal la ques­tion kanti­enne de la con­nais­sance, le « qu’est-ce que savoir ? ». Une ques­tion qui s’ouvre sur un mys­tère quand on s’interroge sur les ani­maux, sur les morts, non en tant qu’objets d’étude mais en tant que sujets. Com­ment un chim­panzé, un éléphant, des chou­cas, des chèvres, des lions nous font-ils penser ? Que nous apprendraient-ils « si on leur posait les bonnes ques­tions ? » Com­ment, dans l’attention aux effets prag­ma­tiques des ques­tions posées, se don­ner la pos­si­bil­ité d’être sen­si­ble à des points d’inflexion, à des tro­pismes ?

Si l’Occident a per­du son apti­tude à com­pos­er des col­lec­tifs avec l’ensemble des formes de l’animé et de l’inanimé — formes ani­males, végé­tales, minérales —, à nouer des rela­tions avec les morts, si Vin­ciane Despret nous ouvre, nous recon­necte à ces manières de faire monde qui ressur­gis­sent dans ce que Philippe Desco­la[9] appelle le nat­u­ral­isme de l’Occident, les sociétés reposant sur l’animisme et le totémisme n’ont cessé de pra­ti­quer ces con­ti­nu­ités. Com­ment les morts con­tin­u­ent-ils à vivre avec nous, en nous, à com­mu­ni­quer avec les vivants ? Au bon­heur des morts s’ancre dans une expéri­ence per­son­nelle, intime que Vin­ciane Despret déplace et dépasse dans un ques­tion­nement philosophique sur le statut des non-vivants, leur action par-delà leur décès. À l’orthodoxie du tra­vail de deuil, érigé en dogme, en devoir par les héri­tiers de Freud, elle oppose la lib­erté de forg­er des liens avec les dis­parus, de les accueil­lir, de les célébr­er par la mémoire alerte de leur présence, de dia­loguer avec eux là où l’injonction nor­ma­tive au tra­vail du deuil, à sa durée lim­itée, entend bris­er ces rela­tions, c’est-à-dire appau­vrir le monde. La notion indurée, rigid­i­fiée de tra­vail de deuil fait bas­culer dans l’irrationnel ou le pathologique les con­duites de ceux et celles qui vivent avec des « fan­tômes », qui négo­cient avec les revenants, avec des proches dis­parus venant en aide aux vivants, demeu­rant à leurs côtés. L’exploration des modes d’existence des ani­maux ou des morts repose sur des ren­con­tres, des rap­ports qui, tra­vail­lés dans le con­cret, se situent au plus loin de grilles con­ceptuelles abstraites. Écouter les vocalis­es, les trilles, les mélodies vir­tu­os­es du mer­le, le chant du cor­beau, la voix d’un mort, se laiss­er inter­peller, affecter par eux nous plon­gent dans la fab­ri­ca­tion de mon­des com­plex­es, pluriels.

C’est ne pas oubli­er que ces chants [d’oiseaux] sont en train de dis­paraître, mais qu’ils dis­paraîtront d’autant plus si on n’y prête pas atten­tion. Et que dis­paraîtront avec eux de mul­ti­ples manières d’habiter la terre, des inven­tions de vie, de com­po­si­tions, des par­ti­tions mélodiques, des appro­pri­a­tions déli­cates, des manières d’être et des impor­tances.[10]

Véronique Bergen

Bibliographie

Nais­sance d’une théorie éthologique. La danse du cratérope écail­lé, Paris, Les Empêcheurs de penser en rond, 1996, rééd. 2004 et 2021.
Ces émo­tions qui nous fab­riquent. Ethnopsy­cholo­gie de l’au­then­tic­ité, Paris, Les Empêcheurs de penser en rond, 1999, rééd. 2001 et 2005.
Quand le loup habit­era avec l’agneau, Paris, Le Seuil/Les Empêcheurs de penser en rond, 2002, rééd. 2020.
Hans, le cheval qui savait compter, Paris, Le Seuil/Les Empêcheurs de penser en rond, 2004.
Bêtes et Hommes, Paris, Gal­li­mard, 2007.
Penser comme un rat, Paris, Quae, 2009.
Que diraient les ani­maux, si… on leur posait les bonnes ques­tions ?, Paris, La Décou­verte, coll. “Les empêcheurs de penser en rond”, 2012.
Au bon­heur des morts, Paris, La Découverte/Les Empêcheurs de penser en rond, 2015.
Le Chez-soi des ani­maux, Arles, Actes Sud, coll. « École du Domaine du pos­si­ble », 2017.
Habiter en oiseau, Arles, Actes Sud, coll. « Mon­des sauvages », 2019.
Auto­bi­ogra­phie d’un poulpe et autres réc­its d’an­tic­i­pa­tion, Arles, Actes Sud, coll. « Mon­des sauvages », 2019.
Fab­ri­quer des mon­des hab­it­a­bles, dia­logue avec Frédérique Dol­phi­jn, Noville-sur-Mehaigne, Esper­luète, coll. « Orbe », 2021.

En collaboration :

L’Homme en société, avec Pol Pierre Gos­si­aux, Cather­ine Pugeault et Vin­cent Yzer­byt, Paris, PUF, coll. « Pre­mier cycle », 1995.
Clin­ique de la recon­struc­tion. Une expéri­ence avec des réfugiés en ex-Yougoslavie, avec Antoinette Chau­venet et Jean-Marie Lemaire, Paris, L’Har­mat­tan, 1996.
Les grands Singes. L’hu­man­ité au fond des yeux, avec Chris Herzfeld, Dominique Les­tel et Pas­cal Picq, Paris, Odile Jacob, coll. « Sci­ences », 2005.
Être bête, avec Joce­lyne Porcher, Arles, Actes Sud, coll. « Nature », 2007.
Les Faiseuses d’his­toires. Que font les femmes à la pen­sée ?, avec Isabelle Stengers, et l’aide de Françoise Bal­ibar, Bernadette Ben­saude-Vin­cent, Lau­rence Bouquiaux, Bar­bara Cassin, Mona Chol­let, Émi­lie Hache, Françoise Sironi, Mar­celle Stroobants, Benedik­te Zitouni, Paris, La Découverte/Les Empêcheurs de penser en rond, 2011.
Chiens, chats… Pourquoi tant d’amour ?, avec Éric, Claude Béa­ta et avec Cather­ine Vin­cent (réal­i­sa­tion des entre­tiens), Paris, Belin, coll. « L’atelier des idées », 2015.


Notes

[1] Habiter en oiseau, Post­faces de Stéphane Durand et de Bap­tiste Mori­zot, Arles, Actes Sud, coll. « Mon­des sauvages », 2019, p. 15.
[2] Vin­ciane DESPRET, Michel MEURET, Com­pos­er avec les mou­tons. Lorsque les bre­bis appren­nent à leurs berg­ers à leur appren­dre, Avi­gnon, Ed. Cardère, 2016.
[3] Anna TSING, Le Champignon de la fin du monde, Sur la pos­si­bil­ité de vivre dans les ruines du cap­i­tal­isme, trad. Philippe Pig­narre, Pré­face Isabelle Stengers, Paris, La Découverte/Les Empêcheurs de penser en rond, 2017.
[4] « Vin­ciane Despret : faut-il appren­dre à penser comme un poulpe ? », entre­tien de Vin­ciane Despret avec Nas­ta­sia Had­jad­ji, 1er décem­bre 2021, dans L’ADN, n°29. URL : https://www.ladn.eu/nouveaux-usages/vinciane-despret-philosophe-animaux
[5] Vin­ciane DESPRET, Isabelle STENGERS, Les Faiseuses d’histoires. Que font les femmes à la pen­sée ?, Paris, La Découverte/Les Empêcheurs de penser en rond, 2011.
[6] Vin­ciane DESPRET, Fab­ri­quer des mon­des hab­it­a­bles, Dia­logue avec Frédérique Dol­phi­jn, Noville-sur-Mehaigne, Esper­luète, coll. « Orbe », 2021, p. 88.
[7] Habiter en oiseau, op. cit., p. 13.
[8] Pré­face de Maylis DE KERANGAL et Vin­ciane DESPRET à l’essai de Car­la HUSTAK et Natasha MYERS, Le Ravisse­ment de Dar­win. Le lan­gage des plantes, trad. Philippe Pig­narre, Paris, La Découverte/Les Empêcheurs de penser en rond, 2020, p. 18.
[9] Philippe DESCOLA, Par-delà nature et cul­ture, Paris, Gal­li­mard, 2005. L’anthropologue dégage qua­tre matri­ces ontologiques définis­sant les rap­ports des humains au monde : l’animisme, le totémisme, le nat­u­ral­isme et l’analogisme.
[10] Habiter en oiseau, op. cit., p. 181.


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°213 (2022)