Les mondes-oiseaux

Vin­ciane DESPRET, Habiter en oiseau, Post­faces de Stéphane Durand et de Bap­tiste Mori­zot, Actes Sud, coll. « Mon­des sauvages. Pour une nou­velle alliance », 2019, 224 p., 20 € / ePub : 14.99 €, ISBN : 978–2‑330–12673‑5

Com­ment déter­ri­to­ri­alis­er les pra­tiques sci­en­tifiques, sor­tir de l’attention exclu­sive à l’universel pour s’ouvrir aux réc­its des indi­vid­u­al­ités ani­males ? Com­ment ten­ter de penser en oiseau et non sur eux ? Dans Habiter en oiseau, Vin­ciane Despret, auteur d’une œuvre déci­sive qui déclo­ture les savoirs et sec­oue leur anthro­pocen­trisme (Quand le loup habit­era avec l’agneau, Être bête, Penser comme un rat, Au bon­heur des morts….) nous livre un voy­age éthologique au pays des oiseaux. Au nom­bre des réquisits de sa démarche : une explo­ration de modes d’attention nég­ligés par les sci­en­tifiques, un éloge de la lenteur, du « ralen­tir », un déplace­ment des ques­tions que l’on pose aux ani­maux observés. Écouter les chants du mer­le, com­pren­dre les mon­des que les oiseaux con­stru­isent, leurs rap­ports au ter­ri­toire implique de s’attacher à des « his­toires de vie d’oiseaux indi­vidu­els ».

Le fil rouge de l’essai s’énonce comme la ques­tion du ter­ri­toire, des fonc­tions qu’il rem­plit, des rela­tions que les oiseaux étab­lis­sent avec lui. Struc­turé selon une ryth­mique accord/contrepoint, chan­t/­con­tre-chant, Habiter en oiseau prend appui sur les acquis des études ornithologiques (accord) avant d’y trac­er d’autres lignes de fuite, de con­vo­quer d’autres travaux, d’ouvrir des ques­tions trop vite refer­mées en répons­es (con­tre­point). L’architecture de l’essai suit le vol d’un oiseau migra­teur. N’exportons-nous pas notre manière de con­cevoir, de définir le ter­ri­toire (comme pro­priété) lorsque nous nous pen­chons sur les façons dont les ani­maux se rap­por­tent aux lieux ? Là où une cer­taine sci­ence vise l’unification des phénomènes, une grande théorie unifiée, l’approche philosophique, éthologique de Vin­ciane Despret, Isabelle Stengers, Don­na Har­away, Bruno Latour priv­ilégie la com­plex­ité, la plu­ral­ité des mon­des et non leur réduc­tion à un mod­èle stan­dard. « Il s’agit de mul­ti­pli­er les mon­des, pas de les réduire aux nôtres », de s’inscrire dans une écolo­gie des idées, d’interroger com­ment les oiseaux, leurs parades, leurs chants, leurs ter­ri­to­ri­al­i­sa­tions et déter­ri­to­ri­al­i­sa­tions nous font penser.

Il est mille et une manières d’habiter un espace, d’y cohab­iter, d’y inven­ter des expéri­ences de vie, de partage. Cher­chant ses fonc­tions, son util­ité, cer­tains ornitho­logues ont lié le ter­ri­toire aux ressources ali­men­taires qu’il pro­cure. L’hypothèse du ter­ri­toire comme site nutri­tif régu­lant les pop­u­la­tions d’oiseaux, assur­ant leur pro­tec­tion, n’a pas fait l’unanimité. Pour d’autres chercheurs, le ter­ri­toire est « une affaire de mâles » qui, par leurs chants, délim­i­tent les fron­tières de leurs espaces respec­tifs. Nou­velle bifur­ca­tion : à la théorie de l’agression de Kon­rad Lorenz (les chants main­ti­en­nent les oiseaux à dis­tance les uns des autres), Deleuze et Guat­tari sub­stituent la logique de l’expression (le com­porte­ment ter­ri­to­r­i­al ren­voie à des pos­tures expres­sives, des parades rit­uelles). Le ter­ri­toire n’est pas don­né mais con­stru­it par les oiseaux qui y dévelop­pent des liens et en font un espace de rythmes, d’accouplement, de nid­i­fi­ca­tion.

À l’heure où les oiseaux dis­parais­sent, entrant dans ce que Rachel Car­son appelait le print­emps silen­cieux, à l’heure où les pes­ti­cides, la pol­lu­tion, l’anthropisation des ter­res provo­quent le déclin des pop­u­la­tions d’oiseaux, l’essai de Vin­ciane Despret nous rend sen­si­bles aux innom­brables manières dont les créa­tures ailées se rap­por­tent au monde, le com­posent, l’inventent.

Véronique Bergen