De l’équité de la langue française

Jean-Marie KLINKENBERG, La Langue dans la cité. Vivre et penser l’équité cul­turelle, Brux­elles, Impres­sions Nou­velles, 320 p., 21 €/ePub : 13.99 €

klinkenberg_saenenIls sont légion, les « – isme » mal­menés par Jean-Marie Klinken­berg dans un essai qui a tout d’une somme et vient couron­ner un bril­lant par­cours de passeur de savoir et d’agitateur d’idées. « Purisme », « cen­tral­isme », « essen­tial­isme », « con­ser­vatisme », « com­mu­nau­tarisme »… Les voici pointés et dénon­cés, les mots / maux qui sclérosent notre rap­port à la langue, et plus par­ti­c­ulière­ment au français. Car si Klinken­berg plaide pour la mise en œuvre glob­ale de poli­tiques lin­guis­tiques effi­caces, assumées par les États, l’ère cul­turelle qu’il prob­lé­ma­tise est bien celle de la fran­coph­o­nie, avec son tro­pisme hexag­o­nal (sinon parisien), ses périphéries, ses domin­ions d’Empire et ses reli­quats d’Ancien Régime.

Engoncée dans un car­can de préjugés et de préven­tions frileuses, la réflex­ion sur la langue est un enjeu majeur pour la com­préhen­sion du monde con­tem­po­rain. Par­ler, écrire, s’exprimer, bref com­mu­ni­quer, n’est en rien une fonc­tion acces­soire de notre intel­lect, mais bien un instru­ment de (sur)vie. Voilà pourquoi Klinken­berg refuse de voir en la langue « un bibelot pré­cieux, un jou­et com­pliqué, ou une pure affaire de désac­cords de par­ticipes passés. […] Elle est un milieu de vie ; elle véhicule de puis­santes imageries ; elle joue un rôle cap­i­tal dans la con­sti­tu­tion même du lien social. »

Or, qui dit « lien social » ne peut faire l’impasse sur le vivre ensem­ble. Une valeur qui, parce qu’elle relève de droits fon­da­men­taux dans une société pré­ten­du­ment libre, a besoin d’être sous-ten­due par un pro­jet poli­tique ambitieux. C’est là que le bât blesse : dès qu’il s’agit pour les pou­voirs publics de touch­er à la langue, le tol­lé est qua­si unanime. En témoignent ce que l’auteur bap­tise avec humour les récentes « guerre du nén­u­far » (autour de la réforme de l’orthographe) et « guerre de la cafetière » (à pro­pos de la fémin­i­sa­tion des noms de métiers et de fonc­tions).

C’est sans doute d’avoir fait sa car­rière à l’Université de Liège (dont il est aujourd’hui Pro­fesseur émérite) qui a rompu Klinken­berg à l’exercice d’empoigner le tau­reau par les cornes. Et pour le coup, il est servi : l’arène est vaste. Pre­mier mon­stre à se présen­ter : « le français » comme idiome uni­taire, cohérent, pur sang ; mais il est vite ter­rassé, puisqu’il n’existe pas. Il y a par con­tre « des français », dont la diver­sité, la richesse, l’inventivité, les ren­dent immé­di­ate­ment plus con­vivi­aux. Deux­ième adver­saire : le Fran­coph­o­ne. Bel ani­mal, défi­ni comme « un mam­mifère affec­té d’une hyper­tro­phie de la glande gram­mat­i­cale ». L’excroissance est de taille, et lui sert autant de mas­sue que de boucli­er. L’usager du français n’est en effet aus­si rigide en ses vues que parce qu’il se cara­pace de l’usage, de la norme, de la règle, et sur cet exosquelette rebondis­sent toutes les remis­es en ques­tion, si intel­li­gentes et fondées soient-elles.

Sans son blindage, le Fran­coph­o­ne se révèle pour­tant tim­o­ré, mais unique­ment parce qu’on l’a éduqué ain­si. Dans sa famille, à l’école, au tra­vail, l’on n’a cessé de lui assen­er qu’il ne par­lait pas « cor­rect ». Sa cul­pa­bil­ité indi­vidu­elle (fondée sur l’idée qu’il trahit sa langue dès qu’il ouvre la bouche ou prend la plume) s’amplifie en cul­pa­bil­ité col­lec­tive, tout un cha­cun se sen­tant l’acteur de la pseu­do-dégra­da­tion du « niveau de maîtrise » de la langue. Con­séquence ultime : le silence se fait, « enne­mi de toute démoc­ra­tie » et le sen­ti­ment d’insécurité lin­guis­tique règne en maître. C’est le plus imposant adver­saire que doit affron­ter notre Manolete wal­lon, qui four­bit ses ban­der­illes rhé­toriques et parvient à les planter au bon endroit, grâce à une con­clu­sion où à la reven­di­ca­tion de lib­erté suc­cède la néces­saire affir­ma­tion de l’équité des locu­teurs citoyens.

Cet essai, engagé et engageant, déplaira à ceux qui, pen­sant se délecter d’un ouvrage d’érudition lin­guis­tique, se ver­ront en prise à des con­sid­éra­tions poli­tiques et économiques, une approche prag­ma­tique des ques­tions soulevées, des réflex­ions sur les nou­velles tech­nolo­gies, des straté­gies et des futuri­bles en veux-tu. Mais quelle que soit sa posi­tion ini­tiale, gar­di­en de la tra­di­tion ou esprit ouvert, le lecteur sera amené à repenser de fond en comble son rap­port à la langue, par­tant à sa langue. Expéri­ence dont il sor­ti­ra ébran­lé, certes, mais aus­si réc­on­cil­ié avec cette part intime de lui-même, et déter­mi­nante pour son être comme pour son devenir.

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