Henry Bauchau, les jours et les rêves…

Un coup de coeur du Carnet
Frédéric SAENEN

bauchauLa fréquentation d’un journal intime constitue toujours une expérience particulière. En effet, le lecteur découvre, sans solution de continuité, le contenu événementiel d’une temporalité vécue par le diariste, alors que ce dernier, au moment de la rédaction, aura éprouvé tout différemment la dilatation des heures et des jours. Ce décalage, chronologique et qualitatif, est d’autant plus troublant quand on a affaire à un personnage de la stature d’Henry Bauchau.

L’exceptionnelle longévité de Bauchau, qui mourut à quelques encablures de son centenaire, le fait voisiner avec ces quelques figures éminentes – les Gracq, Blanchot ou Jünger – qui flottent en esprits au-dessus du siècle dont ils ont traversé la tourmente et que la mort semble avoir négligé d’appeler à elle. Tenu avec régularité entre 2006 et 2012, son Dernier journal est le carnet de bord d’un passager sur la terre que la vieillesse diminue, voire qu’elle naufrage, sur le plan physique, mais qu’elle amène aussi, sur le plan intellectuel, à la lucidité ; l’essentiel pour le sage n’étant pas d’obtenir à tout crin des réponses mais de formuler au plus juste son questionnement existentiel.

La riche mémoire de Bauchau est d’abord tournée vers autrui, et l’on peut dénombrer autant de pages qui sont dédiées à son état intérieur qu’à l’évocation de proches ou d’amis. Ainsi trouvera-t-on un portrait du sulfureux Raymond de Becker, d’abord mystique catholique converti au national-socialisme, puis versé dans un ésotérisme annonciateur du New Age. Une accointance longtemps reprochée à Bauchau, qui achève enfin, en 2006, la lecture du Livre des vivants et des morts, à peine feuilleté à sa parution en 1942. Cette redécouverte lui permet d’affiner son jugement sur l’ami qu’il crut bien connaître.

La correction optique à laquelle s’adonne le nonagénaire que la cécité menace ne porte pas que sur ses relations personnelles. Elle s’applique également au regard qu’il accorde au monde contemporain, sur lequel lui, jadis si impliqué dans la Cité, a le sentiment de ne plus avoir prise, et qu’il s’effraie de ne plus comprendre. Si Bauchau parle peu, ou alors avec détachement, de la politique politicienne, il s’alarme de problèmes sociétaux tels que la démographie galopante de certains pays, les effets des migrations de masse, l’hubris capitaliste cause de crises financières, la dérégulation du travail, les ravages dus au dérèglement climatique, les périls que fait encourir la foi béate dans le progrès. Pointe un discours qui, poussé à l’extrême, épouserait les constats décadentistes d’un Renaud Camus sur « le grand remplacement » ou « la déculturation » ou les alarmes d’un Richard Millet se dépeignant en Blanc isolé parmi les Maghrébins et les Africains dans le métro de Paris. Mais le réactionnaire latent qu’est Bauchau échappe à ce cadre de pensée, par exemple quand il se réjouit de la victoire d’Obama aux présidentielles ou de l’émergence des mouvements décroissantistes.

C’est que Bauchau demeurera jusqu’au bout en état de vigilance intellectuelle. Dans les lectures dont il fait le compte rendu fouillé, il mêle les essais actuels à la reprise de classiques (Stendhal, Balzac, Dostoïevski). Privé de livres dans une salle d’attente, il se plaît à se réciter les vers de Nerval ou de Baudelaire qu’il sait par cœur. En tachygraphe scrupuleux, il consigne ses propres activités créatives, transformant le journal en laboratoire d’écriture où l’on suit l’élaboration minutieuse d’un poème, la destinée de la mise en scène d’une pièce, l’accueil critique de ses romans ou encore la remise sur l’établi de ses anciens journaux, qu’il retouche avec soin.

Enfin – prolongement du Bauchau « en analyse » –, ce journal offre un étonnant reflet de la vie psychique d’un homme qui s’attache à décrire, situer et gloser chacun de ses rêves. Encore une démarche commune à celle d’Ernst Jünger, dans ses Sertissages, même si elle s’appuie sur d’autres bases : Bauchau s’intéresse peu à la dimension mythique de ses songes, qu’il préfère envisager comme un à-côté indispensable à l’équilibre de son existence consciente.

Parvenu au seuil du Mystère, après voir cueilli les « Roses montant de la terre / À proximité du ciel », le solitaire bien accompagné jette une œillade rétrospective sur ses annotations quotidiennes : « Impression que c’est irréductiblement le passé et que maintenant, c’est vers d’autres choses que je peux me tourner. » Et il recommence à cheminer, invisiblement cette fois, vers l’Esprit.

Henry BAUCHAU, Dernier journal. 2006-2012, Arles, Actes Sud, 690 p., 27, 50 €

♦ Lire un extrait de Dernier journal proposé par les éditions Actes Sud