Henry Bauchau, les jours et les rêves…

Un coup de coeur du Carnet

Hen­ry BAUCHAU, Dernier jour­nal. 2006–2012, Actes Sud, 2015, 690 p., 27, 50 €

bauchauLa fréquen­ta­tion d’un jour­nal intime con­stitue tou­jours une expéri­ence par­ti­c­ulière. En effet, le lecteur décou­vre, sans solu­tion de con­ti­nu­ité, le con­tenu événe­men­tiel d’une tem­po­ral­ité vécue par le diariste, alors que ce dernier, au moment de la rédac­tion, aura éprou­vé tout dif­férem­ment la dilata­tion des heures et des jours. Ce décalage, chronologique et qual­i­tatif, est d’autant plus trou­blant quand on a affaire à un per­son­nage de la stature d’Henry Bauchau.

L’exceptionnelle longévité de Bauchau, qui mou­rut à quelques enca­blures de son cen­te­naire, le fait voisin­er avec ces quelques fig­ures émi­nentes – les Gracq, Blan­chot ou Jünger – qui flot­tent en esprits au-dessus du siè­cle dont ils ont tra­ver­sé la tour­mente et que la mort sem­ble avoir nég­ligé d’appeler à elle. Tenu avec régu­lar­ité entre 2006 et 2012, son Dernier jour­nal est le car­net de bord d’un pas­sager sur la terre que la vieil­lesse dimin­ue, voire qu’elle naufrage, sur le plan physique, mais qu’elle amène aus­si, sur le plan intel­lectuel, à la lucid­ité ; l’essentiel pour le sage n’étant pas d’obtenir à tout crin des répons­es mais de for­muler au plus juste son ques­tion­nement exis­ten­tiel.

La riche mémoire de Bauchau est d’abord tournée vers autrui, et l’on peut dénom­br­er autant de pages qui sont dédiées à son état intérieur qu’à l’évocation de proches ou d’amis. Ain­si trou­vera-t-on un por­trait du sul­fureux Ray­mond de Beck­er, d’abord mys­tique catholique con­ver­ti au nation­al-social­isme, puis ver­sé dans un ésotérisme annon­ci­a­teur du New Age. Une accoin­tance longtemps reprochée à Bauchau, qui achève enfin, en 2006, la lec­ture du Livre des vivants et des morts, à peine feuil­leté à sa paru­tion en 1942. Cette redé­cou­verte lui per­met d’affiner son juge­ment sur l’ami qu’il crut bien con­naître.

La cor­rec­tion optique à laque­lle s’adonne le nonagé­naire que la céc­ité men­ace ne porte pas que sur ses rela­tions per­son­nelles. Elle s’applique égale­ment au regard qu’il accorde au monde con­tem­po­rain, sur lequel lui, jadis si impliqué dans la Cité, a le sen­ti­ment de ne plus avoir prise, et qu’il s’effraie de ne plus com­pren­dre. Si Bauchau par­le peu, ou alors avec détache­ment, de la poli­tique politi­ci­enne, il s’alarme de prob­lèmes socié­taux tels que la démo­gra­phie galopante de cer­tains pays, les effets des migra­tions de masse, l’hubris cap­i­tal­iste cause de crises finan­cières, la dérégu­la­tion du tra­vail, les rav­ages dus au dérè­gle­ment cli­ma­tique, les périls que fait encourir la foi béate dans le pro­grès. Pointe un dis­cours qui, poussé à l’extrême, épouserait les con­stats déca­den­tistes d’un Renaud Camus sur « le grand rem­place­ment » ou « la décul­tur­a­tion » ou les alarmes d’un Richard Mil­let se dépeignant en Blanc isolé par­mi les Maghrébins et les Africains dans le métro de Paris. Mais le réac­tion­naire latent qu’est Bauchau échappe à ce cadre de pen­sée, par exem­ple quand il se réjouit de la vic­toire d’Obama aux prési­den­tielles ou de l’émergence des mou­ve­ments décrois­san­tistes.

C’est que Bauchau demeur­era jusqu’au bout en état de vig­i­lance intel­lectuelle. Dans les lec­tures dont il fait le compte ren­du fouil­lé, il mêle les essais actuels à la reprise de clas­siques (Stend­hal, Balzac, Dos­toïevs­ki). Privé de livres dans une salle d’attente, il se plaît à se réciter les vers de Ner­val ou de Baude­laire qu’il sait par cœur. En tachy­graphe scrupuleux, il con­signe ses pro­pres activ­ités créa­tives, trans­for­mant le jour­nal en lab­o­ra­toire d’écriture où l’on suit l’élaboration minu­tieuse d’un poème, la des­tinée de la mise en scène d’une pièce, l’accueil cri­tique de ses romans ou encore la remise sur l’établi de ses anciens jour­naux, qu’il retouche avec soin.

Enfin – pro­longe­ment du Bauchau « en analyse » –, ce jour­nal offre un éton­nant reflet de la vie psy­chique d’un homme qui s’attache à décrire, situer et glos­er cha­cun de ses rêves. Encore une démarche com­mune à celle d’Ernst Jünger, dans ses Ser­tis­sages, même si elle s’appuie sur d’autres bases : Bauchau s’intéresse peu à la dimen­sion mythique de ses songes, qu’il préfère envis­ager comme un à‑côté indis­pens­able à l’équilibre de son exis­tence con­sciente.

Par­venu au seuil du Mys­tère, après voir cueil­li les « Ros­es mon­tant de la terre / À prox­im­ité du ciel », le soli­taire bien accom­pa­g­né jette une œil­lade rétro­spec­tive sur ses anno­ta­tions quo­ti­di­ennes : « Impres­sion que c’est irré­ductible­ment le passé et que main­tenant, c’est vers d’autres choses que je peux me tourn­er. » Et il recom­mence à chem­iner, invis­i­ble­ment cette fois, vers l’Esprit.

♦ Lire un extrait de Dernier jour­nal pro­posé par les édi­tions Actes Sud