Au coeur d’une vie d’humaniste engagé

Francine GHYSEN

zwickDix ans après sa mort, le 30 septembre 2005, Jacques Zwick revient parmi nous. À travers le journal qu’il tint, de 1994 à 2004, et que les éditions du Cerisier, avec Présence et Action culturelles, publient en quatre volumes, sous le beau titre Sonates d’automne, complétés d’un ouvrage collectif, Jacques Zwick. Le dialogue et l’action, réunissant évocations et témoignages, et des textes de sa plume.

Né en 1924, avocat, de 1948 à 1955, au barreau de Bruxelles qu’il quitte pour embrasser une vie de militant dans laquelle il donnera toute sa mesure, Jacques Zwick entre cette année-là à la Ligue des Familles nombreuses qui, sous son impulsion, évoluera d’une conception classique, traditionnelle de la famille à une vision ouverte, pluraliste, comme l’atteste son nouveau nom : Ligue des Familles.

Durant plus de trente ans, il contribuera à rénover l’association, en tant que secrétaire général.

À partir de 1988, il s’engage dans d’autres voies.

On l’appelait « Monsieur les Présidents » – et pour cause ! N’a-t-il pas présidé pendant plus de vingt ans la Commission consultative des Centres culturels de la Communauté française, dite familièrement la « 4 C », où il avait l’art d’écouter, de concilier les contraires, sans pour autant esquiver les conflits ni transiger sur la rigueur. Présidé le Conseil du Théâtre pour l’enfance et la jeunesse ; le Centre dramatique pour l’enfance et la jeunesse – Bruxelles, de sa création en 1978 jusqu’en 1999 (devenu dans l’intervalle Centre dramatique jeunes publics – Bruxelles, et aujourd’hui Pierre de Lune). En 1988, le Centre national de Coopération au Développement (CNCD), puis le Groupe interministériel de Lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale. On le retrouve encore durant presque dix ans président du Centre bruxellois d’Action interculturelle (CBAI) ; d’Infor-Drogues. Vice-président de la Ligue des Droits de l’Homme. Enfin, membre actif de la Commission de régularisation des sans-papiers.

Sans compter ses nombreux écrits, depuis les articles dans les colonnes du Ligueur. Sa participation haute en couleur à combien de colloques, de débats. À d’innombrables manifestations : le 1er mai, contre le racisme, contre la marchandisation de la culture, pour les pays du Tiers-Monde, contre la guerre en Irak…

Une vie multiple. Foisonnante. Portée par un besoin de justice sociale, de solidarité, de partage des cultures, et aussi par une immense joie de vivre.

« Monsieur les Présidents » fut aussi

le tribun du cœur

À diverses reprises au fil de cette chronique de dix années qui le voient franchir le cap de la septantaine, Jacques Zwick s’interroge sur son goût spontané de mêler à ses combats, à ses réflexions sur notre société et sur les événements dans le monde, l’écho de menus faits quotidiens, de petites touches personnelles, sensibles, des humeurs, des anecdotes. Et il s’ouvre de ses doutes auprès de proches à qui il montre son journal de bord (démarche de prime abord surprenante !), qui l’encouragent plutôt dans cette manière d’entrelacer tout naturellement vie publique et vie privée.

Ainsi connaîtrons-nous ses écrivains de prédilection : Graham Greene, Stefan Zweig, François Mauriac, Henry Bauchau… Son amour du style, comblé par André Gide, Charles Bertin… Les grands livres qui l’exaltent et qu’il ne se lasse pas de relire, tels La condition humaine, d’André Malraux (« un authentique chef-d’œuvre ») ; Belle du seigneur, d’Albert Cohen (« C’est vraiment un monument ») ; Climats, d’André Maurois, qu’il découvre tardivement : « Parce qu’il était de l’Académie, j’avais l’impression qu’André Maurois était emmerdant. » ( !) Or ce roman l’enchante : « une analyse des plus fines de l’amour, de la jalousie, de la victime qui devient bourreau… ». Il apprécie Iris Murdoch (pas toujours !), Jacqueline Harpman. Goûte « l’humour dévastateur » de David Lodge ; la finesse et le don d’analyse des sentiments d’Anna Enquist. Salue avec éclat Simenon, s’enthousiasmant pour « le dépouillement suprême qui signait le génie du père de Maigret ».

De ses livres, Jacques Zwick disait : « Ils sont mon vrai patrimoine ».

Ici et là, il épingle un film, de La Strada de Fellini au Huitième jour de Jaco Van Dormael en passant par Une journée particulière d’Ettore Scola, le « merveilleusement subversif » Sentiers de la gloire de Kubrick ou encore Le cercle des poètes disparus.

Il se révèle grand amateur de chansons, entre toutes celles de Jacques Brel, ami de sa jeunesse et de toutes les saisons. Écoute avec bonheur Charles Trenet,  Léo Ferré, Georges Brassens (« Brel me bouleverse, Brassens me ravit. »). Sans oublier Serge Gainsbourg, Pauline Julien, Anne Sylvestre, Barbara, Juliette Gréco.

Ce militant est aussi un homme tendrement attaché à sa femme, à ses trois filles et à leurs petites tribus.

Compagne d’une vie, Francine est présente à tout instant de cette chronique, avec sa fine intelligence, sa compréhension, son art de s’entendre (mieux que lui !) avec ses petits-enfants, son attention aux autres, sa malice (les flèches qu’elle lui décoche le mettent le plus souvent en joie), son sens pratique dont lui-même s’avoue dépourvu. Il dit joliment : « Elle est ma meilleure moitié ». Un jour d’avril 1998, il note : « Francine et moi avons décidé de vieil-rire ensemble ».

Mais le rire s’étrangle quelque peu quand l’âge commence à peser, à altérer les forces physiques, l’énergie, l’élan dans les convictions. « Ma faculté d’indignation s’émousse.»

S’il va encore manifester place Rouppe, il se demande : « Fidélité ou nostalgie ? » Et constate : « Je ne parviens plus à m’emballer ». Une lassitude, une mélancolie imprègnent plusieurs pages à mesure que se profile, pour cet engagé passionné, le moment, au printemps 1999, de passer le relais. Notamment au CBAI, au Centre dramatique jeunes publics, à Présence et Action culturelles (PAC)… L’imminence de ce qu’il appréhende comme une mort sociale l’angoisse. Comment vivre sans être utile ? La question le taraude.

La dépression rôde. « Vieillir, c’est avoir des idées grises. » Un désenchantement à ne pas confondre avec la résignation, comme en témoignent ces lignes rebelles sur les maisons de repos, terme parfaitement inadéquat à ses yeux. « Une maison de repos où l’on ne fait qu’être nourri, logé et soigné en attendant la mort entretient une sous-vie alors que le grand âge peut, lui aussi, lui encore, être créatif, actif, vivant au sens fort du terme. »

L’an 2004 (le journal s’achève abruptement le 29 novembre), sa santé se détériore. L’horizon se rétrécit. Mais il éprouve quelquefois un sentiment d’accomplissement, d’accord intime avec lui-même, par exemple lorsqu’il songe à sa foi passée, qui fut vive à certaines époques (il fut un militant chrétien de gauche) : « J’ai évacué la question de Dieu : mon incrédulité est totale et sereine ».

On est sensible à l’autoportrait qui se dégage de ces Sonates d’automne. Celui d’un homme libre, combatif, généreux, qui adhérait pleinement à la parole de Che Guevara : « Il faut s’endurcir mais ne jamais se départir de sa tendresse ».

Hanté d’un profond besoin de se sentir aimé, dont il voit la source dans la mort de sa maman quand il avait sept ans : « J’ai été frustré de tendresse à une période où les pères ne prenaient pas encore leurs enfants dans les bras ».

Peu apte à la modération, ainsi qu’il le reconnaît volontiers, et qu’en attestent plusieurs petites scènes pittoresques. Cernant sans complaisance « le noyau dur de mes déviances », du narcissisme à la tendance à transformer une simple dissonance en vrai conflit.

Mais c’est de la force sans failles de ses engagements, du rayonnement de sa présence que se souviennent ceux qui l’ont connu, accompagné, aimé.

Jacques Zwick. Le dialogue et l’action. Deux mots qui résument le parcours d’un humaniste engagé.

Parmi ces évocations on retient les mots de Jean-Marie Lahaye, ami et confident de toujours : « Il avait la parole joyeuse et tonique qui rassemble et dynamise. Il fut et restera le tribun du cœur ». L’hommage de Jacques Thomaes, directeur de Pierre de Lune, au pionnier du théâtre pour jeunes publics qu’il veut promouvoir dès l’aube des années septante, et soutiendra fougueusement.

Jean-Pol Baras, ancien secrétaire général de Présence et Action culturelles dont Jacques Zwick fut un compagnon de route assidu, souligne son désir essentiel de rencontrer « l’autre, le semblable et différent à la fois ».

D’autres se souviennent de ses « saintes colères », singulièrement contre la manière dont la société tolérait la pauvreté. Ou gardent l’empreinte du « spécialiste de cette tendresse des peuples qu’est la solidarité nationale et internationale qu’il a toujours été ».

Et qu’il nous semble, au bout de ce voyage sur ses pas, avoir connu.

Jacques ZWICK, Sonates d’automne 1994-2004 (édition établie par Roland de Bodt, Jean-Paul Gailly et Martine Zwick), Cuesmes, Éditions du Cerisier, coll. « Quotidiennes » – Bruxelles, Présence et Action culturelles, 2014. Coffret de cinq volumes, 75 €.

Le coffret comprend :

Tome 1 (1994-1997), 328 p., 20 €

Tome 2 (1998-2000), 336 p., 20 €

Tome 3 (2001-2002), 256 p., 18 €

Tome 4 (2003-2004), 222 p., 18 €

Jacques Zwick. Le dialogue et l’action, ouvrage collectif coordonné par Roland de Bodt, Jean-Paul Gailly et Martine Zwick, 150 p., 14 €

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