« La poésie est le réel absolu »

Francine GHYSEN

lekeucheS’entretenant avec Myriam Watthee-Delmotte, en ouverture du numéro de la revue Nu(e) qui lui est dédié, Philippe Lekeuche embrasse ainsi sa conception de la poésie, ancrée au plus profond de son être, de sa vie :

Pas de poésie sans amour (donc sans solitude), sans art et sans folie. Et la poésie doit aussi perpétuellement se débrouiller avec ce reste de sexualité qui échappe à toute sublimation. Pour moi, je le dis humblement, la poésie est mon risque suprême, elle me pose la question qui me taraude douloureusement : « Qu’est-ce que l’amour, lui-même divisé en ses multiples figures ? ».

Il adhère intimement à la formule de Novalis : « La poésie est le réel absolu ».

Parmi les œuvres qui l’ont marqué, chocs décisifs, rencontres essentielles, il cite Péguy, découvert à douze ans (« Ce fut un coup de foudre »), les sonnets de Shakespeare, tels poèmes de Baudelaire et de Mallarmé, la Première élégie de Rilke, La chanson du mal-aimé d’Apollinaire, le bouleversant De Profundis d’Oscar Wilde.

Confiant à Myriam Watthee-Delmotte qu’il retravaille longuement la (mince !) part de ses écrits qu’il sauve de la corbeille à papiers, il se souvient avec une gratitude émue de Madeleine Gevers qui, lorsqu’il avait quatorze ans, et durant dix années, lui a appris, de semaine en semaine, à lire ses poèmes comme s’ils étaient de la main de quelqu’un d’autre, avec cette juste distance critique qui en prend la mesure. Comme le tout jeune Michel de Ghelderode avait naguère annoté, corrigé ses poèmes à elle. Initiations à un art difficile, exigeant, qui s’accomplit quand, dans son vacillement, le poème « se tient debout ». Révèle une force, une énergie.

Il se peut que la poésie soit ma réponse personnelle à ces deux « murs » sur lesquels je me cogne : la mort, l’absence radicale de Dieu, et le Mal

Paule Plouvier suggère une proximité entre Philippe Lekeuche et Pierre Jean Jouve dans la quête de « l’instant où désir et Parole vont se rencontrer en un point où l’amour s’illumine de la Parole et la Parole s’authentifie dans l’amour ».

Dans un texte intrépidement intitulé Le poème sort de ses gonds, qui s’apparente à une lettre à son « cher Philippe », Marc Dugardin souligne les mouvements d’impatience, les colères, indignations qui poussent nombre de ses poèmes comme « des vagues d’une marée impétueuse ». Au plus près des désordres inscrits au fond de nous, d’où le poète peut faire germer l’espérance.

Nicolas Pinon s’adresse aussi au poète :

Tenter de vivre, pour toi, c’est faire l’épreuve de nos égarements, de nos doutes, sans fard ni travestissement. […] Tu es le poète qui va, tu es l’homme qui chemine.

Et d’invoquer Bernanos : « L’espérance est un risque à courir ».

Tandis qu’Yves Namur choisit d’écrire trois poèmes autour du recueil de Lekeuche Le jour d’avant le jour.

Régis Lefort met en évidence dans l’œuvre l’importance de la part du «blanc» comme silence, aspiration à « la langue originelle / Qui séjourne dans la Beauté » (Mallarmé).

François-Xavier Lavenne perçoit dans la poésie de Philippe Lekeuche « une brûlure ». Et précise : « Elle est du côté de la Vie en ce qu’elle met à vif, mais aussi de la mort avec laquelle elle trace son ballet. » À la fois obscurité déroutante, déchirante, où le poète risque de se perdre, et jaillissement ébloui de la révélation.

Textes poétiques, dessins, évocations sensibles, analyses serrées composent un ensemble dense, éclairant, que l’on conclura par quelques vers d’un des poèmes inédits écrits par Philippe Lekeuche pour la revue Nu(e).

Ah, ne m’enferme pas dans mon chiffre

Dans ce que je suis, mais sache voir l’inconnu

Qui échappe à tout regard, sauve mon énigme

Car l’amour connaît hors de tout savoir

Philippe Lekeuche, Nu(e) n° 57, coordonné par Myriam WATTHEE-DELMOTTE, avril 2015, Nice, 216 p., 20 €