Vivre sa vie

Michelle FOUREZ, Adri­enne ne m’a pas écrit, Luce Wilquin, 2015, 94 p., 10 €

512blogDepuis son pre­mier roman paru en 1992, quelque chose fascine Michelle Fourez au cœur des bons soirs de juin. Quelque chose de l’ordre de la douceur, de la sen­su­al­ité. De l’intensité. Qui amène les his­toires à leur point de ten­sion, à leur parox­ysme. Puis à leur réso­lu­tion ou à leur dis­so­lu­tion. Cette fois encore.

Adri­enne, pro­fesseure d’histoire retraitée et Friedrich, pianiste à la car­rière inter­na­tionale, après une brève ren­con­tre – à peine quelques mots échangés –  et trois ans de cor­re­spon­dance élec­tron­ique nour­rie, vont se revoir. Dans quelques jours, il joue à Brux­elles. Adri­enne prend peur. S’enfuit. Marcher le long de la côte française, entre Calais et Boulogne. Elle se met aux abonné.e.s absent.e.s. Finiront-ils par se re-trou­ver ? Don­ner corps à leur amour ? Telle est peut-être l’interrogation la moins impor­tante du livre – bien que tout lecteur, toute lec­trice quelque peu roman­tique espère une fin heureuse. Les autres ques­tions, essen­tielles, exis­ten­tielles hantent les livres de Michelle Fourez depuis tou­jours : Com­ment faire avec l’amour et ses pen­dants (le cou­ple, la lib­erté, la soli­tude) ? Avec la mort ? La famille ? La vieil­lesse ? En somme : Com­ment vivre sa vie ? Évidem­ment, Michelle Fourez n’apporte aucune réponse mais en roman­cière, elle met ses per­son­nages en sit­u­a­tion de se con­fron­ter à ces inter­ro­ga­tions, cha­cun à sa façon, à sa manière, avec ce qu’il est (devenu). L’un (Friedrich) est rat­trapé par le délite­ment de son his­toire con­ju­gale, une his­toire de musique jouée et tu(é)e, de silence, un silence devenu assour­dis­sant depuis le sui­cide de son fils. L’autre (Adri­enne) revoit sa vie depuis la mort de son mari et le départ, pour l’Amérique, du fils chéri. Elle vit seule avec le piano de palis­san­dre, le jardin car­ré, les amies fidèles. Elle a affron­té le can­cer. Si la soli­tude est une alliée, par­fois les larmes coulent, dans la mai­son sur la colline. La peur qui l’a saisie est celle de mon­tr­er son corps mutilé par la mal­adie, envahi par la vieil­lesse – les mots échangés n’avaient pas tout dit. La marche sur la côte nordique, les ren­con­tres, bonnes ou mau­vais­es, vont l’aider à apprivois­er ce qu’elle est dev­enue. Mais le soir du con­cert, tout sera (comme) à recom­mencer.

À par­tir d’un top­ic de roman à l’eau de rose (comme Duras pou­vait aus­si en imag­in­er), Michelle Fourez racon­te la banal­ité et l’extraordinaire de l’amour, le con­cret et le fan­tasme des jours, la douleur et la force de la mort chez les vivants. Un roman court à lire dans le calme d’un soir d’été ou le feu­tré d’un matin d’automne, disponible aux mots de l’autre, à ses pro­pres maux, à l’écoute du silence de la musique et de la lit­téra­ture.

Michel Zumkir