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Un coup de coeur du Carnet

Paul COLIZE, Concerto pour quatre mains, Paris, Fleuve Noir, 2015, 480 p., 19,90 €/ePub : 13,99 €

Un homme sort de prison. On comprend que c’était un prisonnier important. Les journalistes l’attendent. On lui demande : « Que comptez-vous faire maintenant ? » Et il répond : « Entrer dans la légende ». Cet homme, c’est Franck Jammet, un pianiste doué et un braqueur génial, converti à la criminalité par un incident qui survint alors qu’il était enfant de chœur. « Entrer dans la légende » : bien entendu, moins d’un an après sa libération, a lieu « le braquage du siècle », un fourgon contenant des dizaines de millions de dollars en diamants dans l’enceinte de l’aéroport de Zaventem, trois minutes, aucun coup de feu. Franck Jammet est le suspect tout désigné.

Le lecteur est alors emporté dans un double récit. Il y a l’histoire de Franck, son enfance, sa jeunesse, ses premiers coups, les surprenantes manifestations de ses talents, son charme, ses amours ; et il y a l’histoire de Jean, un avocat, doué lui aussi, alpiniste amateur, qu’un vieil homme vient appeler au secours de son fils, arrêté pour avoir participé à un vol plus que foireux. Quand Jean rencontre son client, pour le moins peu coopératif, celui-ci le charge d’un énigmatique message : « Dites aussi à mon frère que je suis toujours vivant. ». Les destinées de Jean et de Franck s’entrelacent, et l’on se méfie des apparences, car les messages en cachent d’autres, car Franck et sa bande sont des orfèvres de la diversion, car « ce qui n’était au départ qu’une couverture était peu à peu devenu une passion. » Un bon casse, c’est comme un concerto, chacun doit jouer sa partition avec précision, et c’est comme un bon roman : les deux voix narratrices s’harmonisent et se répondent, se décalent et nous confondent, nous emmènent jusqu’à la dernière mesure, nous cambriolent avec jubilation, nous laissent en fin de compte le véritable butin : le plaisir.

C’est le programme proposé par l’épigraphe en tête du livre : « Ce qui compte, ce ne sont pas les années qu’il y a eu dans la vie, mais la vie qu’il y a eu dans les années. » (Abraham Lincoln). Si les personnages du roman sont à ce point aimables, c’est parce qu’ils cherchent tous à vivre le plus intensément possible, et qu’on les comprend ; c’est aussi un programme de lecture : Paul Colize rythme son livre comme une existence enlevée, palpitante, à l’affut des aventures. On y rencontre des amis hauts en couleurs et des ennemis d’une noirceur parfaite, des femmes surprenantes qui donnent du sens à la vie et des rêves presque impossibles, on y course la vérité à travers les rues de Bruxelles, dans les coulisses et en pleine lumière – la partition de l’auteur ne nous laisse pas de répit. Il faut lire les remerciements de l’auteur pour comprendre un peu mieux l’autre versant de l’efficacité du roman : il a été écrit en partie au parloir de la prison d’Ittre, au fil des conversations avec François Troukens, un ancien braqueur que la presse belge avait qualifié d’ennemi public n°1. On vit à cent à l’heure, mais on pénètre aussi un univers. Arrêtez-vous sur une page, frappez le décor de votre poing : il ne sonne pas creux.

Paul Colize nous a habitués à des polars enlevés, de grande tenue, et il est en train de s’imposer comme un des incontournables du genre. En 2013, Un long moment de silence, publié à la Manufacture des Livres, recevait le prestigieux Prix Landerneau Polar. Gageons que son passage chez Fleuve Noir est le signe que les lecteurs peuvent s’attendre à d’autres très bonnes histoires dans le futur.

Nicolas MARCHAL

 

Paul Colize parle de Concerto pour 4 mains sur le site des éditions  Fleuve noir

♦ Lire un extrait de Concerto pour 4 mains proposé par Librel.be