Philosophie, poésie et action politique

Éric CLÉMENS, De l’é­gal­ité à la lib­erté. En pas­sant par le Revenu de Base Incon­di­tion­nel, Saint-Pierre, Le Cor­ri­dor bleu, 2015, 140 p.

Le demi-siè­cle 1965–2015 fut mar­qué par une série de crises ou de muta­tions pro­fondes, dont notre vision du monde occi­den­tale ne pou­vait sor­tir intacte : révéla­tion accrue des crimes nazis et stal­in­iens, con­séquences de la décoloni­sa­tion, con­tes­ta­tion de mai 68 et maoïsme, chocs pétroliers, fin de l’U.R.S.S. et déclin du com­mu­nisme, crois­sance des pays émer­gents, etc. Telles sont les tur­bu­lences his­toriques devant lesquelles Éric Clé­mens, philosophe de for­ma­tion, a ten­té de repenser les bases de la poli­tique et de l’éthique – rap­pelons notam­ment son essai Le même entre démoc­ra­tie et philoso­phie (Lebeer-Hoss­man, 1987) –, mais sans élud­er la néces­sité de l’ac­tion con­crète, puisqu’il a notam­ment organ­isé ou par­ticipé à de nom­breux débats publics et qu’il milite pour l’at­tri­bu­tion à chaque citoyen d’un « revenu de base incon­di­tion­nel ». Le livre qui parait aujour­d’hui rassem­ble des textes pub­liés tout au long de ces années, jalons d’une recherche exigeante et rigoureuse entre inter­ro­ga­tion philosophique et écri­t­ure poé­tique ; son titre l’indique, égal­ité et lib­erté sont deux préoc­cu­pa­tions – éminem­ment répub­li­caines – qui domi­nent, ou plutôt arri­ment le ques­tion­nement auquel s’as­treint l’au­teur.

Un tel ques­tion­nement impo­sait au philosophe d’en revenir une fois encore aux orig­ines de l’hu­man­ité et à la manière dont ses prédécesseurs les ont expliquées. Pour Clé­mens, le devenir-homme se détache d’une préhis­toire obscure par la for­ma­tion du lan­gage ver­bal, lequel relève de la pure fic­tion : il n’est nulle­ment le reflet du réel, comme on le croit sou­vent, et son statut est celui d’une con­ven­tion entre sujets par­lants. C’est par lui pour­tant que s’éla­borent les fonde­ments de la société humaine : « con­trat social » (Hobbes), inter­dits du meurtre et de l’inces­te (Freud), dis­posi­tifs éthiques et poli­tiques qui ten­tent de juguler les mul­ti­ples divi­sions entre indi­vidus et entre groupes. De fil en aigu­ille, l’au­teur con­clut que le noy­au pri­mor­dial de l’éthique est l’in­ter­dit de porter atteinte au corps dans sa dimen­sion sym­bol­ique, comme le mon­tre a con­trario le régime bes­tial des camps nazis : c’est le respect du corps vivant et par­lant, en tant que por­teur d’une iden­tité, qui fonde tous les autres pre­scrits moraux.

Il faut donc ne pas con­fon­dre la vio­lence dans le monde ani­mal – lutte pour la survie de l’in­di­vidu et de l’e­spèce – et la vio­lence entre humains, ren­due pos­si­ble par le verbe : c’est en effet le dis­cours fana­tique ou manip­u­la­teur qui bloque le dia­logue, catal­yse la volon­té de domin­er, induit les com­porte­ments que nous qual­i­fions para­doxale­ment d’« inhu­mains ». Ain­si Clé­mens s’in­ter­roge-t-il à plusieurs repris­es sur les usages que nous faisons de la langue, dis­cer­nant deux grands reg­istres : le com­mu­ni­catif et le poé­tique – oppo­si­tion traitée jadis par Julia Kris­te­va. Autant le pre­mier est régi par l’im­pératif de clarté, la con­ti­nu­ité logique et les règles de gram­maire, autant le sec­ond, prenant le risque de l’ob­scu­rité et de l’indéter­mi­na­tion, tente d’ou­vrir l’éven­tail des pos­si­bles en tirant à hue et à dia normes et rou­tines lin­guis­tiques. Or, c’est le poé­tique qui, dans la Grèce antique, a précédé l’in­ven­tion de la démoc­ra­tie ! En effet, L’Il­i­ade et L’Odyssée abon­dent en joutes ver­bales entre rivaux, mais aus­si en per­son­nages intérieure­ment partagés, ouvrant ain­si la voie au débat pub­lic sur l’ago­ra d’Athènes. Il est vrai, cette pri­or­ité du poé­tique sur le poli­tique ne se main­tien­dra pas con­stam­ment au cours des siè­cles.

Il n’en reste pas moins que la lib­erté de parole est le plus fon­da­men­tal des droits de l’homme, et qu’elle fonde l’e­space poli­tique comme espace de dia­logue entre sujets libres et égaux. Hormis le cas des régimes total­i­taires, la ques­tion est de savoir com­ment main­tenir ouvert ce dia­logue, éviter que les médias n’im­posent à tous un dis­cours moyen, prêt-à-penser. C’est ici pré­cisé­ment que doit inter­venir cette expéri­ence par­ti­c­ulière que révèle le tra­vail poé­tique des Mal­lar­mé, Artaud ou Joyce : telle qu’ils l’emploient, la langue est ce qui fait appa­raitre aus­si bien ces deux grands con­tra­dic­toires que sont la divi­sion et le lien – c’est pourquoi elle est le lieu par excel­lence de la lib­erté. Mais, on l’a dit plus haut, ceci n’élude pas la néces­sité de l’ac­tion, qui est avec le lan­gage dans une rela­tion de « co-appar­te­nance », sans pri­mat de l’un sur l’autre…  Le livre de Clé­mens, faut-il le pré­cis­er, est cent fois plus riche et plus nuancé que ces quelques propo­si­tions glanées au fil des pages. Il est aus­si d’une lec­ture austère, émail­lé de sup­posés-con­nus et autres for­mu­la­tions très syn­thé­tiques : vis­i­ble­ment, le philosophe-poète n’a pas voulu qu’on le com­prenne trop vite, craig­nant qu’on le com­prenne mal.

Daniel LAROCHE