Vendanges de la mémoire

Un coup de coeur du Carnet

Jean-Claude PIROTTE, Le silence, Paris, Stock, 2016, 96 p., 18 €/ePub : 8.99 €

pirotteLivre posthume de Jean-Claude Pirotte, dis­paru en 2014, Le silence est d’une rare élo­quence pour exprimer l’univers de cet artiste, pein­tre et romanci­er, dont les œuvres se nour­ris­sent d’une vision poé­tique omniprésente. Et pour qui la réal­ité du monde n’est viv­able qu’à tra­vers ce fil­tre voué non pas à l’embellir, mais à la tran­scen­der dans un imag­i­naire lui con­férant sa véri­ta­ble sub­stance et, finale­ment, sa seule légitim­ité. C’est du reste l’obscure révéla­tion de  la nature véri­ta­ble de la poésie qui l’aura saisi comme une ivresse et comme une mys­tique dont celle du vin ne serait pas le vecteur, mais le reflet à la fois sub­sidi­aire et opérant.  La poésie… “Je l’ai ren­con­trée sans trop le savoir, peut-être comme l’ermite soudain se trou­ve devant son dieu”. Quant au vin, il est aus­si garant de la fra­ter­nité dont ce petit livre ray­onne. Fra­ter­nité avec le monde et avec les com­pagnes et com­pagnons qui en fix­ent le décor et lui don­nent son âme. “Car boire seul n’est pas notre affaire” ou encore “Notre indif­férence au réel n’a d’égale que notre atten­tion pas­sion­née aux images entre­vues  dans une lumière soudaine, qui est peut-être celle que dif­fusent les éclats trou­bles du vin bour­ru”.

Ici, selon sa belle habi­tude, le con­teur folâtre dans le silence assour­dis­sant de sa mémoire qui draine des vis­ages, des épo­ques et des pays. De la Hol­lande de l’enfance à l’Ardenne de Dho­tel ou de Rim­baud, à la Bour­gogne des vacances, des ven­dan­ges ou d’une errance de fugi­tif au Jura des ran­don­nées à vélo, à la quête du Rever­mont et du Mont Afrique et aux liba­tions frater­nelles (à forte odeur de ven­dan­ges mêlées de Hol­lande ?) dans le bistro tenu par Renée alias Mer­cedes, la femme dont les jeunes hommes de la bande sont amoureux et qui sus­cite par­mi eux de menues jalousies d’adolescents. Et puis, il y a aus­si et surtout en fil­igrane la sil­hou­ette éva­sive de C. (une ini­tiale presque emblé­ma­tique dans la vie de l’auteur, entre réal­ité effec­tive­ment vécue et vie rêvée). Celle qui hante La pluie à Rethel, un des  pre­miers et de des plus beaux romans de Pirotte. Celle aus­si (peut-être) qui ouvre ce livre-ci : une enfant de cette Hol­lande du passé qui se décrit et racon­te sa jeune vie comme si dans le rêve per­son­nel de l’auteur, pre­naient voix en même temps la promesse d’un amour pos­si­ble et la nos­tal­gie d’un amour per­du. N’a‑t-elle pas finale­ment, cette blonde enfant énig­ma­tique, le vis­age ou le mirage de la vie même et de la poésie qu’elle pro­duit, faite à la fois de désirs brûlants, d’insatisfactions exal­tantes et de sou­venirs d’une amer­tume insup­port­able et déli­cieuse, enchan­tée  par le vin ? Et voilà qu’en fin du livre, le pêle-mêle de la mémoire, le rêve et la réal­ité sem­blent se ren­con­tr­er dans un con­stat soudain anec­do­tique  comme un banal fait-divers : “La jeune fille blonde – l’enfant d’hier que je n’aurai pas con­nue – m’a quit­té pour rejoin­dre d’autres vig­no­bles près du cap de Bonne-Espérance, où demeure sa famille paraît-il”. Con­fi­dence fon­da­men­tale, presque triv­iale, qui éclaire aus­si  le pro­pos dés­abusé d’un homme lais­sé main­tenant à sa soli­tude :

Je n’ai pas trou­vé la poésie dans le vin, mais le vin dans la poésie. Je lis et relis mon exem­plaire d’un choix de pen­sées de Jou­bert. Je ven­dan­ge la vigne de sav­agnin et le jaune mûrit en silence dans ses fûts obscurs. Mes amis sont morts en Algérie, ou se sont sui­cidés. Nous avons per­du l’espoir en une Lotharingie exces­sive et exem­plaire. Il me reste le silence.

On ne peut quit­ter ce livre de Jean-Claude Pirotte sans évo­quer la belle pré­face de Philippe Claudel pour qui ce texte ultime “per­met de retrou­ver l’ami frag­ile, la mai­gre sil­hou­ette, la voix de basse chaude, érail­lée mais si douce, son amour des mots, ceux des autres plus que les siens”. Et aus­si “Avec en main, ce frater­nel brévi­aire, mali­cieux jusque dans ses méan­dres, le lecteur pour­ra se dire qu’il n’est pas tout à fait seul et se con­va­in­cre qu’en ses moments de grâce la vie, par­fois, nous fait crois­er des dieux grimés en vagabonds”.

Com­ment ne pas éprou­ver un coup de cœur pour ce livre qui ven­dan­ge les fruits de la mémoire en accrochant au pas­sage les lieux et les per­son­nages apparus tout au long du chemin lit­téraire de ce grand frère à la fois si vul­nérable, si solide et si attachant ? Celui qui a rejoint au ciel des romanciers-poètes son ami Dho­tel et peut partager avec ses com­pagnons d’errance la bien­heureuse ivresse issue des ven­dan­ges de la mémoire  aux reflets de vin bour­ru…

Ghis­lain COTTON

♦ Lire un extrait du livre de Jean-Claude Pirotte pro­posé par les édi­tions Stock