Une monographie exemplaire

Ginette MICHAUX, André Sem­poux. L’écrit bref : comme givre au soleil, Avin, Luce Wilquin, coll. « L’œu­vre en lumière », 2015, 158 p.

510blogAndré Sem­poux est un écrivain dou­ble­ment dis­cret : il investit peu d’én­ergie dans son image publique et son écri­t­ure très con­cise con­vient mal aux lecteurs pressés. Poète, nou­vel­liste et romanci­er – mais aus­si spé­cial­iste renom­mé de la lit­téra­ture ital­i­enne –, il a pour­tant pro­duit en quelques décen­nies une œuvre sen­si­ble, exigeante, pro­fondé­ment orig­i­nale, saluée par de nom­breux cri­tiques et plusieurs prix lit­téraires. Âgé de 80 ans, il reçoit aujour­d’hui un hom­mage insigne : la mono­gra­phie que vient de lui con­sacr­er Ginette Michaux, naguère pro­fesseure de lit­téra­ture à l’U.C.L., direc­trice de la Chaire de Poé­tique, auteure de nom­breuses pub­li­ca­tions sci­en­tifiques dont la post­face de Moi aus­si je suis pein­tre, réédité avec d’autres nou­velles dans la col­lec­tion « Espace Nord » en 1999. Au vu de telles com­pé­tences, on aurait pu crain­dre un ouvrage rébar­batif ou jar­gonnant. Il n’en est rien. Sans jamais sac­ri­fi­er au sim­plisme ou à la facil­ité, G. Michaux réus­sit à met­tre en lumière les rouages textuels les plus fins, sinon les plus imper­cep­ti­bles. Quoique psy­ch­an­a­lyste, elle ne suc­combe pas, d’autre part, à la ten­ta­tion d’ex­pli­quer l’œu­vre par la vie de l’écrivain, fût-elle incon­sciente ; sim­ple­ment, elle mon­tre en prélude que l’acte d’écrire a pris son départ dans « le sen­ti­ment de la faute d’ex­is­ter », dont il con­stitue une ten­ta­tive de réso­lu­tion.

L’ex­plo­ration com­mence par les livres de poésie, lesquels s’éch­e­lon­nent de 1959 à 1996, évolu­ant peu à peu vers un resser­re­ment extrême de la for­mu­la­tion. D’emblée s’im­pose un éven­tail d’im­ages et de thèmes insis­tants : le con­traste obscurité/lumière, le sen­ti­ment de soli­tude et d’at­tente, la perte irrémé­di­a­ble de l’être cher, sans oubli­er l’im­puis­sance de la langue à nom­mer « la part obscure de l’être ». Fin 1973 se pro­duit une impul­sion nou­velle : le graveur René Car­can pro­pose à son ami A. Sem­poux d’écrire des textes à par­tir de ses eaux-fortes. L’ex­péri­ence, qui dur­era plusieurs années, influ­ence en pro­fondeur le tra­vail du poète : imag­i­naire davan­tage tourné vers le solaire et l’ef­flo­res­cence vitale, expres­sion plus con­den­sée, évite­ment de la para­phrase par rap­port aux lith­o­gra­phies ini­tiales. L’Aubier, enfin, con­stitue à dou­ble titre un véri­ta­ble « accom­plisse­ment » : ultime livre-poème de l’au­teur, il porte à son apogée l’art du dépouille­ment ver­bal, tout en exploitant des motifs tels que la con­cil­i­a­tion des con­traires, le trem­blé de l’é­mo­tion, le sen­ti­ment amoureux, la réversibil­ité je/autre, proche/lointain, vie/écrit.

Avec le même souci de pré­ci­sion, G. Michaux exam­ine ensuite plusieurs des nom­breuses nou­velles d’A. Sem­poux – soix­ante-deux au total –, dans lesquelles sou­vent le poé­tique s’en­tremêle au nar­ratif, mais où les poten­tial­ités pro­pres au réc­it de fic­tion per­me­t­tent à l’écrivain de renou­vel­er et de mul­ti­pli­er les angles d’ap­proche. La rela­tion du héros à son pro­pre passé est un thème dom­i­nant, décliné sous divers­es formes : remé­mora­tion, sen­ti­ment d’une faute ou d’une trahi­son com­mise, impres­sion de « ren­con­tre man­quée », nos­tal­gie, auto-cul­pa­bil­i­sa­tion, par­fois expi­a­tion ou cathar­sis…  Quant au rap­port du texte avec le monde réel, trois cas se présen­tent : d’une part les his­toires pure­ment fic­tives – y com­pris quelques glis­sades dans le fan­tas­tique –, ensuite les réc­its « d’in­tro­spec­tion », enfin l’u­til­i­sa­tion d’évène­ments his­toriques sur­venus dans l’I­tal­ie des 15e et 16e siè­cles, ou dans notre pays au 20e siè­cle. Dans cha­cune de ces vari­antes, un autre leit­mo­tiv s’af­firme avec insis­tance : l’aver­sion d’A. Sem­poux envers toutes les formes de tyran­nie – poli­tique ou famil­iale, explicite ou per­verse, etc. – et sa ten­dresse pour les faibles, notam­ment les per­son­nages féminins. Ces choix imprèg­nent pro­fondé­ment les deux romans Dévo­ra­tion et Torqua­to – sans doute le chef-d’œu­vre de l’écrivain –, aux­quels G. Michaux con­sacre avec rai­son de nom­breuses pages. Elle n’in­siste toute­fois pas sur les nom­breux « repen­tirs » qu’A. Sem­poux leur a infligés comme à ses autres réc­its, sou­vent des éla­gages qui pour­suiv­ent l’idéal de l’« écri­t­ure brève » : soucieuse de clarté, elle a tra­vail­lé exclu­sive­ment sur les ver­sions déclarées « défini­tives » par l’écrivain.

Cette analyse per­spi­cace et empathique des œuvres est assor­tie d’une bib­li­ogra­phie, de la descrip­tion du Fonds André Sem­poux aux Archives et Musée de la Lit­téra­ture, d’un cahi­er d’il­lus­tra­tions, et enfin d’un choix de textes qui con­stitue une excel­lente invi­ta­tion à la lec­ture.

Daniel LAROCHE

♦ Lire un extrait du livre de Ginette Michaux pro­posé par les édi­tions Luce Wilquin

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