Carnets mexicains

Un coup de coeur du Carnet

Hubert ANTOINE, Danse de la vie brève,Ver­ti­cales, 2016, 227 p., 19,50 €/ePub : 13.99 €

antoineA pro­pos de son dernier recueil pub­lié aux Edi­tions La Let­tre volée Pourquoi je ne suis pas devenu poète, le poète namurois Hubert Antoine nous don­nait à enten­dre qu’il délais­serait pour un temps la poésie pour le roman. C’est main­tenant chose faite. Et voici donc ce qu’il est con­venu d’ap­pel­er le pre­mier roman d’un poète, gageure s’il en est, sous la forme du jour­nal intime de Melitza dont on sait d’emblée qu’elle mour­ra…

Le réc­it se déroule en 2006 et met en scène une jeune femme, libre et sen­suelle, dont la vie sera trans­for­mée par sa ren­con­tre inopinée avec Evo, un vagabond au charme énig­ma­tique, qu’elle a invité à dormir chez elle dans l’intention d’une aven­ture. Dès le lende­main, la tragédie survient. Dans un parc de la ville où Melitza, son père et Evo dégus­tent une décoc­tion hal­lu­cinogène, survient une patrouille de policiers. La vio­lence se déchaîne et la jeune femme est sauvage­ment vio­lée par plusieurs d’en­tre eux. L’in­ter­ven­tion courageuse d’Evo — digne d’un film d’ac­tion — forcera le trio à fuir la ville de Guadala­jara pour se faire oubli­er sur les bor­ds de l’océan Paci­fique. Pen­dant cette cav­ale, la jeune femme se recon­stru­it par l’écri­t­ure de ses car­nets en même temps que grandit son attache­ment pour son farouche ami.

Antoine pro­pose un roman généreux qui, au-delà des péripéties qui s’y suc­cè­dent à un rythme échevelé et de la genèse d’une pas­sion, est aus­si un por­trait et une célébra­tion de l’amour père-fille. Beau per­son­nage en effet que ce père, Miguel, pro­fesseur d’an­thro­polo­gie, devenu veuf très jeune et qui a inven­té pour ses enfants une méth­ode d’é­d­u­ca­tion par les sens, loin des stéréo­types et que Jean-Jacques Rousseau n’eût pas dés­ap­prou­vée. Sa voix dis­crète et pré­cise, qui com­mente et recadre des détails de la nar­ra­tion de sa fille défunte, s’avère un procédé qui aug­mente de l’intérieur la puis­sance du roman. L’his­toire d’amour est attachante aus­si, qu’une invis­i­ble bar­rière cul­turelle ne per­met pas de con­cré­tis­er, tant que l’In­di­en Evo, le chamanique sauveur, main­tien­dra sa mys­térieuse et chaste dis­tance. Enfin, il y a aus­si, dans ce beau livre qui foi­sonne de musiques, de ren­con­tres et d’ami­tiés, plusieurs scènes sur­prenantes, comme l’apparition du sous-com­man­dant Mar­cos au passe-mon­tagne noir, l’emblématique héros de la révolte aux Chi­a­pas.

Antoine mène ain­si à bien un réc­it, à la fois eth­nologique et exo­tique dans le bon sens du terme, qui embrasse, sans aucun cliché, dans une langue riche, la saveur et la com­plex­ité du pays fasci­nant et bru­tal où il vit depuis presque vingt ans.

Mag­nifique­ment doc­u­men­té, tant pour ses plongées au cœur des divers­es insur­rec­tions qui ont boulever­sé l’his­toire du Mex­ique que pour les sub­til­ités de sa gas­tronomie, Danse de la vie brève, dont le titre fait référence à une com­po­si­tion de Manuel de Fal­la, est un roman lyrique et léger, dont le poète qu’est resté Hubert Antoine n’a cer­taine­ment pas à rou­gir.

Karel Logist