Un deuil hors norme

Pas­cale de TRAZEGNIES, Le Mort, Neufchâteau, Weyrich, coll. « Plumes du Coq », 2016, 97 p.

trazegnies_pirauxLou est de retour à Brux­elles, ville de sa jeunesse, pour y retrou­ver sa mère et ren­dre vis­ite à la dépouille mortelle de son père. Lou vient donc de per­dre son père. Ou plutôt, le père de Lou vient de mourir. Car on com­prend vite que ces deux-là se sont per­dus depuis longtemps et que les liens entre Lou et ses par­ents sont loin d’être forts. Pourquoi ? Com­ment cette famille en est-elle arrivée à des rap­ports si mécaniques ? Le lecteur ne le saura pas. Tout au plus sera-t-il infor­mé de l’existence d’une maîtresse et d’une fille illégitime mais aucun détail de l’histoire famil­iale ne lui sera con­fié.

Quand bien même Lou n’était plus proche de son père depuis longtemps, le voir mort la plonge dans un état sec­ond : une sorte de transe exta­tique s’empare d’elle au cours d’une nuit d’errances dans et aux alen­tours de la cap­i­tale. Au fil des lieux, des ren­con­tres et des ver­res d’alcool, Lou sem­ble de plus en plus paumée. Elle nav­igue en eaux trou­bles, entre fan­tasmes et délires, sou­venirs et rêver­ies, ren­con­tres ami­cales et désir vio­lent. Elle a per­du son père mais c’est avec elle-même qu’elle cherche à se réc­on­cili­er.

Le Mort n’est pas un réc­it clas­sique. Il nous trans­porte au cœur du cerveau de Lou, anti-héroïne per­due face aux événe­ments et aux sen­ti­ments con­traires aux­quels ils la con­fron­tent. Et l’écriture est le reflet de cette lutte intérieure. Le style est tan­tôt brut, cru, vul­gaire, tan­tôt empreint de métaphores oniriques, de réflex­ions philosophiques. Il évolue en même temps que l’histoire, fond et forme s’accordent en per­ma­nence.

Le lecteur est bous­culé, dérangé. Pas­cale de Trazeg­nies l’emporte dans des univers que l’on n’aborde pas facile­ment, lui offre un éclairage peu flat­teur de sujets lourds : la mort, le deuil, le désamour entre par­ents et enfant, le sexe pour lui-même, les rela­tions sans lende­main… Sans tran­si­tion, elle évoque des blessures d’adolescence encore vives, des sou­venirs d’enfance tein­tés d’imaginaire et des fan­tasmes inavouables décrits sans détour ni tabou. Si bien que l’on se perd par­fois autant dans le réc­it que Lou dans sa diva­ga­tion noc­turne.

Le Mort est un roman déroutant, à ne pas met­tre entre toutes les mains. Le style cru, par­fois vul­gaire, peut cho­quer le lecteur attaché au poli­tique­ment cor­rect ou qui préfère la sug­ges­tion à la descrip­tion. Il n’en laisse pas moins de nom­breuses ques­tions sans réponse, inter­pelant plus qu’il ne racon­te.

Estelle PIRAUX

♦ L’in­ter­view de Pas­cale de Trazeg­nies par Edmond Mor­rel sur espace-livres.be

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