Des errances, du manque et des joies d’être au monde

Un coup de coeur du Carnet

Jacques SOJCHER, Très douce­ment, 1 livre + 1 CD reprenant la lec­ture des textes par Monique Dorsel, Au coin de la rue de l’en­fer, 2016

sojcher dorselJacques Sojch­er est un errant. Un nomade glis­sant d’une aven­ture à l’autre. D’une idée à l’autre. D’un état de réel à un autre. Le lire est un bon­heur. Le lire un jour canic­u­laire d’été a tout du petit vent frais inespéré. C’est que tout, ici, est « léger ». Aérien même.

À lire le qua­trième de cou­ver­ture, on aurait pu s’at­ten­dre à tout le con­traire :

Et s’il n’y avait que la voix qui par­le, qui appelle, qui voudrait être musique, extase de souf­fle, sans con­science, sans images.

À trou­ver dans ce Très douce­ment une poésie comme tournée sur elle-même, obser­vant à l’in­fi­ni son pro­pre nom­bril. Mais non. Rien de tout cela, ici, fort heureuse­ment. Bien sûr que cette poésie d’ap­parence « sim­ple » est en réal­ité fort « savante ». On pour­rait même s’a­muser à débus­quer, ci et là, les références aux mots et modes de pen­sée de Niet­zsche, Spin­oza, Deleuze et – j’imag­ine – d’autres encore, petits et grands « maîtres à penser » ayant « nour­ri » le philosophe Jacques Sojch­er. Mais pra­ti­quer ce petit jeu serait bien vain et louperait, en tout cas, l’essen­tiel : lire et goûter Très douce­ment ne néces­site que d’avoir fait, au moins une fois dans sa vie, l’ex­péri­ence du monde, l’ex­péri­ence de ce que c’est « être au monde ». Pour ce faire, pas besoin d’avoir lu une bib­lio­thèque entière. Il suf­fit d’avoir, une fois dans sa vie, erré. Réelle­ment erré. Non pas cher­ché son chemin. Mais sen­ti à quel point le monde, ce plan de l’ex­is­tence où nous sommes nés, nous perd. Nous con­fronte, tout le temps, à la perte. Nous laisse incroy­able­ment dému­nis. Sans bous­sole et sans carte. Tou­jours en devenir. En manque. Jamais « matures ». Jamais « adultes ». Tou­jours en état d’en­fance pro­longée, en quelque sorte.

Cela n’est ni trag­ique, ni dra­ma­tique. Cela est. Point barre.

Qu’il nous tire en quelques lignes le por­trait de femmes pos­si­ble­ment ren­con­trées et aimées, qu’il nous fasse, ailleurs, état, dans de superbes réflex­ions ironiques et hési­tantes, de ce qu’il pense de l’écrire et du dire, ou qu’il nous livre, en quelques éclats, un éven­tail de choses douces et d’é­tats légers chers à son cœur, Jacques Sojch­er, dans Très douce­ment, ne par­le que de cela : de l’ex­trême mal­adresse qu’il y a d’être au monde, de la bon­té des choses et des êtres aus­si, de leur façon toute par­ti­c­ulière de nous ser­rer, un peu, beau­coup, sou­vent sans le savoir, con­tre leur coeur. Cela peut pren­dre l’al­lure de la voix douce d’une mère racon­tant à son Jacky le con­te du Petit Robert, ou celle du plaisir enfan­tin d’avoir à soi un cheval de bois, ou celle d’une chevelure abon­dante méta­mor­phosant une sim­ple femme en géante. Cela peut se sen­tir dans le décor quelque peu spar­ti­ate d’une cham­bre où l’on va faire l’amour. Ou s’en­ten­dre dans les voix. Dans les mur­mures et les souf­fles. Les mots insignifi­ants que l’on s’échange à pro­pos du café et des crois­sants du matin. Dans toutes les choses qui ne durent pas, en somme.

Bien sûr, Sojch­er n’est pas dupe : rien, là-dedans, ne pour­ra nous con­sol­er. Combler notre « manque ». Et surtout pas les mots. Surtout pas. Qu’ils soient écrits ou dits ne change rien à l’af­faire : on restera, d’un bout à l’autre, oui, des êtres seuls. N’empêche : on est des incor­ri­gi­bles. On n’ar­rête pas de rêver :

Et si les anges, je veux dire les femmes-anges t’aimaient et si les ailes pous­saient et la félic­ité des plumes et si c’é­taient des anges chanteurs, dans la lumière du plus long jour d’été et si nous nous pré­par­i­ons à ce jour, à cet amour, à cet envol, à cette image-mirage, ram­age de bon­té ?

 Et si être au monde, de façon belle et joyeuse, était de le tra­vers­er, tous sens en éveil, prêt à capter, shaz­am !, les « ram­ages de bon­té » ? Et si écrire, le sens qu’il y aurait à écrire, couch­er des mots sur le papi­er ou sur l’écran d’un ordi­na­teur, était de s’ob­stin­er à not­er les envols pro­vi­soires, les instants d’ex­trême douceur, tout ce qui nous a réchauf­fé le coeur ?

Très douce­ment pour­rait alors se lire comme une espèce de car­net de notes, tout léger, « sim­ple » et « savant », un réper­toire d’êtres et de choses qui seraient, auraient été, pour­raient être, comme des baumes. Des gri-gris d’en­fants « à la sauce adulte ».

Un superbe moment de lec­ture, en tout cas.

Un CD accom­pa­gne l’ou­vrage. Monique Dorsel y donne voix aux textes de Sojch­er. Le par­ti-pris de l’en­reg­istrement con­vient à mer­veille à la musique intimiste des poèmes : une voix seule, sans arti­fices, sans accom­pa­g­ne­ment musi­cal, sans hausse de ton ou grands effets de manche. Cerise sur le gâteau pour un livre en tout point remar­quable.

Vin­cent THOLOMÉ