Initials B.B.

Un coup de coeur du Carnet

Béatrix BECK, Bribes, Les Éditions du Chemin de fer, 70 p., 10 €

beckVoici une publication qui, par sa minceur et l’apparente évanescence du matériau qui la constitue, tranche avec la vie tumultueuse de son auteure. La biographie de Béatrix Beck est en effet hors-norme à maints égards. Par sa longévité tout d’abord, qui l’amène à traverser le XXe siècle – où elle voit le jour à deux semaines de l’éclatement de la Première Guerre mondiale – jusqu’à atteindre l’âge vénérable de 94 ans. Par la pluralité de ses origines et de son identité ensuite. Jugez-en plutôt : fille de l’écrivain Christian Beck, elle naît belge mais en terre suisse, et ses ancêtres sont, du côté paternel, lettons et italiens, et du côté maternel, irlandais. Issue d’un tel creuset, cette femme semblait prédestinée à être une citoyenne du monde. Hypothèse confirmée en 1936 par un mariage avec Naum Szapiro, juif apatride et militant communiste, que la guerre lui ravira.

À trente-quatre ans, sa vie littéraire commence avec Barny, titre inaugural d’un cycle autobiographique qui en comptera cinq. Un roman qui frappe par son style déroutant comme par les douloureuses expériences qu’il relate, et qui enthousiasmera André Gide, au point de lui faire engager Beck comme secrétaire. En plus d’être le témoin privilégié des dernières années du « Contemporain capital », elle voit son Léon Morin, prêtre couronné par le Goncourt en 1952. La naturalisation française s’impose ; elle n’arrime cependant pas notre errante à l’Hexagone, puisque c’est outre-Atlantique qu’on la retrouve, enseignant dans les prestigieuses universités de Berkeley (Virginie), Laval (Québec) ou Laurentienne (Ontario). Suivront d’autres livres, d’autres distinctions, d’autres adaptations à l’écran et sur scène, puis la flamme vacillera, sous les atteintes de la maladie de Parkinson, pour finir par s’éteindre dans une maison de repos (l’expression se charge soudain d’une cruelle ironie) située dans le Val-d’Oise.

Ouf… Que de chemin parcouru ! « Ouf » ? Pas si vite. Ce serait oublier que les écrivains ne meurent jamais tout à fait. Ainsi, les Éditions du Chemin de fer poursuivent-elles avec une admirable constance depuis 2012 un travail d’exhumation de textes frappés aux initiales B.B. avec, pour entamer la série, des souvenirs sur Gide, Sartre et quelques autres. Viendront ensuite les Poésies complètes en 2013, des nouvelles, contes et autres inédits en 2014 et 2015 et, cette année, un précieux petit volume tout mosaïqué de fragments…

Béatrice Szapiro témoigne, dans la postface qu’elle signe en rabat de couverture : « Ma grand-mère […] faisait ses listes de courses comme elle écrivait : avec poésie ». L’aïeule complète ce commentaire : « Ta grand-mère était fée, assez féroce d’ailleurs ». Les petits papiers rassemblés ici, parfois reproduits en fac-similé, composent la partition discontinue de notes glanées au fil des jours. De ces « manuscrits arlequins, rapiécés », de ces lettres griffonnées à grand renfort de boucles sur des enveloppes ou des cartons alimentaires – aucun support ne rebutait une dame qui considérait la pointe Bic comme la plus merveilleuse invention humaine – n’émerge aucune morale ; mais un regard d’une subtilité narquoise, versé sur le monde depuis le petit bout de la lorgnette. « Je me soupçonne. », souffle notre élégante, et le laconisme de sa confession, si opportunément tronquée, touche à la vérité nue de l’être.

On navigue à vue entre ces inscriptions d’une subversion toute scutenairienne, des manières de haïkus librement composés, des dictons et des adages tout personnels, des portraits croqués en huit mots, des moments saisis en quatre. Place au florilège, seule façon d’illustrer la variété tonale de cette palette…

Ironie anthume :

Les croix du cimetière se poussent du col pour regarder par-dessus le mur les blocs HLM. Les croix veulent faire le mur.

Le bon sens même :

Les gens sont des auberges espagnoles, on y trouve ce qu’on a apporté.

Pénétrant :

La marionnette a pour âme un homme.

Lucide :

Le soir, je suis pire que moi-même.

Troublant :

Son masque devint un vrai visage.

Enfin, fataliste et sobrement tragique :

La vie continue, ce n’est plus la mienne mais qu’importe.

Avant de conclure, mention spéciale à ces amis indéfectibles que furent les animaux : qu’il s’agisse des oiseaux, des chats, des insectes, Beck se met au diapason du « tact en onde » que Céline décelait chez nos sœurs de consolation et de bonté pure, les bêtes. Il en va de même pour la flore, quand la romancière muée en poétesse se plaît à « réveiller les bulbes en dormance » et à herboriser avec délicatesse. Beck : une païenne amoureuse de la nature, qui préférait parler à ses félins de jardin plutôt qu’à Dieu le « diabolique ».

« Quand j’écris, la mort me tient la main. », traçait-elle en lettres rondes, larges, généreuses, sur quelque follicule de récupération. Se doutait-elle que, quand nous la lirions, ce serait la vie même qui nous sauterait aux yeux ?

Frédéric SAENEN