Initials B.B.

Un coup de coeur du Carnet

Béa­trix BECK, Bribes, Chemin de fer, 2016, 70 p., 10 €

beckVoici une pub­li­ca­tion qui, par sa minceur et l’apparente évanes­cence du matéri­au qui la con­stitue, tranche avec la vie tumultueuse de son auteure. La biogra­phie de Béa­trix Beck est en effet hors-norme à maints égards. Par sa longévité tout d’abord, qui l’amène à tra­vers­er le XXe siè­cle – où elle voit le jour à deux semaines de l’éclatement de la Pre­mière Guerre mon­di­ale – jusqu’à attein­dre l’âge vénérable de 94 ans. Par la plu­ral­ité de ses orig­ines et de son iden­tité ensuite. Jugez-en plutôt : fille de l’écrivain Chris­t­ian Beck, elle naît belge mais en terre suisse, et ses ancêtres sont, du côté pater­nel, let­tons et ital­iens, et du côté mater­nel, irlandais. Issue d’un tel creuset, cette femme sem­blait prédes­tinée à être une citoyenne du monde. Hypothèse con­fir­mée en 1936 par un mariage avec Naum Sza­piro, juif apa­tride et mil­i­tant com­mu­niste, que la guerre lui ravi­ra.

À trente-qua­tre ans, sa vie lit­téraire com­mence avec Barny, titre inau­gur­al d’un cycle auto­bi­ographique qui en comptera cinq. Un roman qui frappe par son style déroutant comme par les douloureuses expéri­ences qu’il relate, et qui ent­hou­si­as­mera André Gide, au point de lui faire engager Beck comme secré­taire. En plus d’être le témoin priv­ilégié des dernières années du « Con­tem­po­rain cap­i­tal », elle voit son Léon Morin, prêtre couron­né par le Goncourt en 1952. La nat­u­ral­i­sa­tion française s’impose ; elle n’arrime cepen­dant pas notre errante à l’Hexagone, puisque c’est out­re-Atlan­tique qu’on la retrou­ve, enseignant dans les pres­tigieuses uni­ver­sités de Berke­ley (Vir­ginie), Laval (Québec) ou Lau­ren­ti­enne (Ontario). Suiv­ront d’autres livres, d’autres dis­tinc­tions, d’autres adap­ta­tions à l’écran et sur scène, puis la flamme vac­illera, sous les atteintes de la mal­adie de Parkin­son, pour finir par s’éteindre dans une mai­son de repos (l’expression se charge soudain d’une cru­elle ironie) située dans le Val‑d’Oise.

Ouf… Que de chemin par­cou­ru ! « Ouf » ? Pas si vite. Ce serait oubli­er que les écrivains ne meurent jamais tout à fait. Ain­si, les Édi­tions du Chemin de fer pour­suiv­ent-elles avec une admirable con­stance depuis 2012 un tra­vail d’exhumation de textes frap­pés aux ini­tiales B.B. avec, pour entamer la série, des sou­venirs sur Gide, Sartre et quelques autres. Vien­dront ensuite les Poésies com­plètes en 2013, des nou­velles, con­tes et autres inédits en 2014 et 2015 et, cette année, un pré­cieux petit vol­ume tout mosaïqué de frag­ments…

Béa­trice Sza­piro témoigne, dans la post­face qu’elle signe en rabat de cou­ver­ture : « Ma grand-mère […] fai­sait ses listes de cours­es comme elle écrivait : avec poésie ». L’aïeule com­plète ce com­men­taire : « Ta grand-mère était fée, assez féroce d’ailleurs ». Les petits papiers rassem­blés ici, par­fois repro­duits en fac-sim­ilé, com­posent la par­ti­tion dis­con­tin­ue de notes glanées au fil des jours. De ces « man­u­scrits arle­quins, rapiécés », de ces let­tres grif­fon­nées à grand ren­fort de boucles sur des enveloppes ou des car­tons ali­men­taires – aucun sup­port ne rebu­tait une dame qui con­sid­érait la pointe Bic comme la plus mer­veilleuse inven­tion humaine – n’émerge aucune morale ; mais un regard d’une sub­til­ité nar­quoise, ver­sé sur le monde depuis le petit bout de la lorgnette. « Je me soupçonne. », souf­fle notre élé­gante, et le lacon­isme de sa con­fes­sion, si oppor­tuné­ment tron­quée, touche à la vérité nue de l’être.

On nav­igue à vue entre ces inscrip­tions d’une sub­ver­sion toute scute­nairi­enne, des manières de haïkus libre­ment com­posés, des dic­tons et des adages tout per­son­nels, des por­traits cro­qués en huit mots, des moments sai­sis en qua­tre. Place au flo­rilège, seule façon d’illustrer la var­iété tonale de cette palette…

Ironie anthume : Les croix du cimetière se poussent du col pour regarder par-dessus le mur les blocs HLM. Les croix veu­lent faire le mur.

Le bon sens même : Les gens sont des auberges espag­noles, on y trou­ve ce qu’on a apporté.

Péné­trant : La mar­i­on­nette a pour âme un homme.

Lucide : Le soir, je suis pire que moi-même.

Trou­blant : Son masque devint un vrai vis­age.

Enfin, fatal­iste et sobre­ment trag­ique : La vie con­tin­ue, ce n’est plus la mienne mais qu’importe.

Avant de con­clure, men­tion spé­ciale à ces amis indé­fectibles que furent les ani­maux : qu’il s’agisse des oiseaux, des chats, des insectes, Beck se met au dia­pa­son du « tact en onde » que Céline déce­lait chez nos sœurs de con­so­la­tion et de bon­té pure, les bêtes. Il en va de même pour la flo­re, quand la roman­cière muée en poétesse se plaît à « réveiller les bulbes en dor­mance » et à her­boris­er avec déli­catesse. Beck : une païenne amoureuse de la nature, qui préférait par­ler à ses félins de jardin plutôt qu’à Dieu le « dia­bolique ».

« Quand j’écris, la mort me tient la main », traçait-elle en let­tres ron­des, larges, généreuses, sur quelque fol­licule de récupéra­tion. Se doutait-elle que, quand nous la liri­ons, ce serait la vie même qui nous sauterait aux yeux ?