De quoi est faite l’amitié en littérature ?

Jean-Louis ÉTIENNE, Jean Ray / Thomas Owen. Cor­re­spon­dances lit­téraires, Pré­face d’Arnaud Hufti­er, Post­face d’Anne Neuschäfer, Valen­ci­ennes, Press­es Uni­ver­si­taires  de Valen­ci­ennes, 2016, 302 p., 19 €, ISBN : 13 9782364240513

etienneCom­mençons par la pré­face qui cadre bien les enjeux du livre. Arnaud Hufti­er y fait remar­quer l’importance du « principe asso­ci­atif » dont use la cri­tique : un nou­v­el auteur est com­paré à un auteur bien con­nu. Com­para­i­son néces­saire­ment réduc­trice car elle nég­lige des qual­ités de l’écrivain mais aus­si d’autres aspects du champ lit­téraire. Mais, à terme, elle per­met cepen­dant  à ce nou­v­el auteur de jouer de cette référence, de se posi­tion­ner et de se con­stru­ire une per­son­nal­ité lit­téraire pro­pre, en accen­tu­ant ce qui le dif­féren­cie de l’auteur à qui il est com­paré : il peut devenir « autonome ». Avant éventuelle­ment – mais après com­bi­en de temps ? – de devenir lui-même une référence. C’est ain­si que l’on a qual­i­fié Jean Ray d’« Edgar Poe belge » ou de « Love­craft fla­mand », avant qu’il ne devi­enne lui-même la référence pour Thomas Owen.

A. Hufti­er pro­pose encore une autre réflex­ion intéres­sante : cette démarche asso­cia­tive pos­tule une « com­mu­nauté d’esprit » qui délim­ite un « genre », mais sans qu’il faille théoris­er ce genre. Aux yeux des lecteurs, un texte sera fan­tas­tique ou belge parce que la cri­tique aura établi des asso­ci­a­tions qui jus­ti­fient de le plac­er dans le même « ray­on ». Ce qui ne va pas sans clichés et lieux com­muns, non argu­men­tés ou non prou­vés.

Dans ce cadre ain­si résumé, le livre de Jean-Louis Éti­enne présente les rap­ports entre Jean Ray et Thomas Owen et leur évo­lu­tion dans le temps au fur et à mesure que leur statut respec­tif change, dans le con­texte du développe­ment de la notion, jus­ti­fiée ou non, d’école belge de l’étrange.

Thomas Owen a, très jeune, admiré l’œuvre de Jean Ray, de 33 ans son aîné. Au début de sa car­rière, il va ouverte­ment revendi­quer une fil­i­a­tion par rap­port à celui-ci, qui sera petit à petit retra­vail­lée, jusqu’à être finale­ment niée. Au début, il va faire de nom­breuses men­tions des textes de Ray, en répé­tant cepen­dant trois leit­mo­tivs : il n’est pas un dis­ci­ple de son aîné ; il n’a pas été influ­encé par ses thèmes ou son style ; Jean Ray a été « un révéla­teur, tou­jours encour­ageant, pit­toresque ». En 1987, Owen résume ce qui, à ses yeux, le dif­féren­cie de son prédécesseur en fan­tas­tique : « Chez Jean Ray, le mon­stre enfonce la porte. Chez moi, il souf­fle un peu de fumée à tra­vers la ser­rure. »

De son côté, Ray va, après la Sec­onde Guerre, s’approprier Thomas Owen, con­for­t­ant ain­si son statut de « maître » et sin­gulière­ment de maître de la dite école belge de l’étrange. Au vu des extraits de leur cor­re­spon­dance repris dans l’ouvrage, les rela­tions entre les deux hommes sem­blent être vrai­ment cor­diales et même ami­cales. À la mort de son men­tor en 1964, Owen va cepen­dant, plus libre­ment, se dis­tanci­er de celui-ci et s’autonomiser. Les notices accom­pa­g­nant ses pub­li­ca­tions, qu’il rédi­ge ou relit alors, ne font pro­gres­sive­ment plus men­tion de son « maître ès fan­tas­tique ».

Sur un point, Owen ne s’est pour­tant jamais repris : la « légende » de Jean Ray. Il avait été un des prin­ci­paux prop­a­ga­teurs des faits à la fois som­bres et héroïques attribués au Gan­tois (traf­ic d’alcool, marin expéri­men­té, ascen­dance sioux, etc.), allant même jusqu’à décrire dans une de ses nou­velles une vis­ite au cimetière de Bernkas­tel en com­pag­nie de Ray – où celui-ci ne s’est jamais ren­du – et con­tin­u­ant à l’affirmer véridique. Étrange­ment, dans l’entretien de 1987, il regrette même la dis­pari­tion de la légende au prof­it de la vérité his­torique. : « Hen­ri Vernes s’efforce de main­tenir la légende, comme Van Herp, comme moi-même. Nous menons un com­bat qui devient de plus en plus dif­fi­cile. Pourquoi ce com­bat ? C’est telle­ment plus beau… Je l’aimais bien, je l’aimais pirate, et lui aimait d’être aimé pirate. »

L’étude, foi­son­nante, s’appuie sur de nom­breux doc­u­ments illus­trant le pro­pos.

Joseph DUHAMEL