François Jacqmin au seuil de sa vérité

François JACQMIN, Manuel des agonisants, postface de Gérald Purnelle, Tétras Lyre, 120 p. 14 €   ISBN : 978-2-930685-25-0

jacqmin-manuel-des-agonisants« Une figure nette et désertique du temps », l’expression, signée Gérald Purnelle, pourrait caractériser tout l’œuvre poétique élaboré par le Liégeois François Jacqmin depuis l’émergence de sa parole  jusqu’à son ultime souffle.

Commencer, pour évoquer un recueil poétique, en parlant de son postfacier apparaîtra sans doute comme une hérésie ; c’est qu’à lire les pages essentielles que Purnelle consacre au Manuel des agonisants, l’on a tôt fait de s’apercevoir quelle symbiose règne entre l’épure des derniers textes auxquels travaillait Jacqmin avant de nous être ravi et le regard qu’y pose son exégète. Purnelle ne se contente pas d’analyser, soit de disséquer froidement une dépouille verbale ; conjuguant la maestria du philologue avec la finesse du glossateur, il en rassemble les membres épars, les raccommode, leur réinjecte du sens et leur réinsuffle vie à titre posthume.

Voici donc plus que « le-dernier-recueil-d’un-regretté-disparu », voici bien plus qu’un livre et même qu’un testament. C’est le legs du logos jacqminien (tentons l’adjectif, ne le mérite-t-il pas ?) qui se déploie dans son inventivité féconde, au-delà des horizons communs de la langue, tout en demeurant d’une tenue exemplaire. Car Jacqmin, c’est la ligne claire de la poésie belge, dans tout ce que son trait présente de continuité maîtrisée, comme découlant d’un geste unique et donnant l’illusion d’un résultat évident auquel le poète aurait abouti sans travail.

Qui mieux que cet homme simple, discret jusqu’à l’effacement, aura eu la force d’affirmer en douce son refus à la conformité banalisante de l’expression ? « Le non / est une faveur qui n’est accordée à / rien. », énonce-t-il sans ton sentencieux, juste en laissant choir le lent couperet de sa sagesse tout amorale, qu’on jugerait un brin nihiliste si elle n’était du même mouvement si salutaire. La parole de Jacqmin ne jaillit ni ne jacule ; elle se plante en tapinois derrière nos yeux et y germe, des heures, parfois des jours ou des mois après. Il faut alors y revenir et l’on retrouve en soi la source de la poésie, cette si fragile conviction.

À ces agonisants, auxquels il s’adresse tout en s’y incluant, Jacqmin ne délivre aucun sermon. Il se verrouille, s’abstrait, et franchit un pas au-delà qui pourtant le rend miraculeusement accessible et lisible.

Nous allons devenir à ce point parcimonieux
que chaque pensée
va s’amincir
jusqu’à devenir impalpable à elle-même, c’est-à-dire
infaillible de limpidité.
Ô que notre poème sera juste, alors,
d’être éclairé par une absence de toute signification.

En vigie il se tient, au seuil de sa plus intime vérité, donc de la nôtre.

Frédéric Saenen

Une réflexion au sujet de « François Jacqmin au seuil de sa vérité »

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