Jacques-san au pays des légers changements

Manuel CAPOUET, Le modèle, Diagonale, 2016, 250 p., 17.50€/ePub : 9.99 €   ISBN : 978-2-960132-16-8

capouetJacques, jeune chercheur en climatologie bruxellois, débarque à Tokyo, une ville qui lui évoque « une cité obscure de Schuiten et Peeters qui engloutit ceux qui osent s’y aventurer ». Ses seuls repères sont les convinis, petites échoppes de quartier où il se sustente en bière et repas bon marché. Déboussolé par les conventions sociales – ses collègues japonais semblent tous régis par une hiérarchie immuable – et confronté aux subtilités d’une langue qu’il ne maîtrise que partiellement, il est tenu par le professeur Nishimura de trouver rapidement un sujet de thèse.

Lorsqu’on lui présente l’AGCM (Atmospheric General Circulation Model), un programme informatique de simulation climatique, il est rapidement fasciné par les possibilités infinies offertes par cette machine qu’il surnomme affectueusement Scylla, voyant même dans cet outil un moyen pour modéliser l’évolution démographique à échelle continentale. Se construit alors entre Jacques et le logiciel une relation fusionnelle, aussi enthousiasmante que frustrante.

Dans son kaikan (logement pour étudiants étrangers), son colocataire Selim – pour qui le Japon est surtout l’occasion de picoler et goûter aux charmes féminins – s’inquiétant de le voir harassé par ses recherches, l’entraînera à Roppongi, cœur de la vie nocturne où les bars sont louches et les occasions de drague nombreuses puis à un étrange combat où les sumos ne pratiquent pas le corps à corps mais s’affrontent à coup de sushis ingurgités. Jolies filles ou divertissements, rien n’y fait : Jacques, en ermite moderne ou vrai otaku, finit par installer des écrans dans sa chambre spartiate pour vivre en connexion permanente avec Scylla et délivre pour les habitants de sa résidence des umyogen, étranges prédictions de vie, alimentées par de futures catastrophes climatiques. Sa situation recluse et frénétique est-elle tenable sur la longueur ?

D’échanges dictés par une extrême diplomatie à une scène de séduction qui ne s’accommode pas des files d’attente, de denshas (trains) bondés aux observations de quartier, Manuel Capouet, lui-même climatologue, nous entraîne avec humour et subtilité dans les méandres d’une langue et d’une civilisation aux mille nuances. Son héros, gaijin lost in translation, qui doit « voir les changements de loin » et « désire à tout prix son futur dans la continuation de son présent, parfaitement linéaire dans l’axe de ce [qu’il vit] » a bien des leçons à tirer d’un pays où chaque conversation apparemment anodine sur le temps charrie sa propre poésie, sa propre métaphysique.

Le lecteur a lui aussi à y gagner en sagesse. Saluons donc les éditions Diagonale, spécialisées dans les premiers romans, pour avoir accordé son terreau à cette fiction singulière, entre dystopie, récit de voyage et réflexions philosophiques.

Anne-Lise Remacle