Archives par étiquette : Anne-Lise Remacle

Le top 3 d’Anne-Lise Remacle

Le meilleur de l’année littéraire belge 2019 par les chroniqueurs du Carnet et les Instants. Aujourd’hui : le choix d’Anne-Lise Remacle.

  1. Philippe MARCZEWSKI, Blues pour trois tombes et un fantôme, Inculte
  2. Caroline LAMARCHE, Nous sommes à la lisière, Gallimard
  3. Victoire de CHANGY et Marine SCHNEIDER, L’ours Kintsugi, Cambourakis

Au nom du père et de la mer

Odile D’OULTREMONT, Baïkonour, Observatoire, 2019, 220 p., 18 € / ePub : 12.99 €, ISBN : 979-10-329-0432-9

Pêcheur de crustacés et de gastéropodes en mer de Bretagne, Vladimir Savidan, qui se souciait beaucoup de la sécurité des autres mais ne portait jamais de gilet de sauvetage, a vu un jour l’Atlantique prendre l’ascendant sur Baïkonour, son Cleopatra Fisherman 38, et a  disparu au fonds des flots, laissant comme seul legs à Edith et Anka celui des épouses et progénitures de marins : après l’attente, un corps manquant. L’absence d’une marque tangible de fin de vie. L’une et l’autre réagissent d’ailleurs très différemment à la tragédie. Amoureuse depuis l’enfance de cette immensité d’eau –  rêvant même d’y trouver sa place, de préférence à la barre – Anka contracte une colère sourde contre cette amie chère qui lui a ravi définitivement son modèle et père, en maîtresse avide. A contrario, la femme du loup de mer est dans le déni, fomente des prières par intermédiaire pour faire revenir l’être aimé et, tout à trac, se mue en fabrique de soupes. Des potages qu’elle prend soin de mettre dans des thermos individuels pour tous les camarades de son mari, avec pour promesse qu’ils les lui rendent. Dans cette tractation, elle entrevoit qu’ils reviendront au port et fait un pacte avec l’espoir, crée du lien entre la terre ferme et l’océan. Continuer la lecture

En pente douce

Tristan ALLEMAN, Sidérales, Traverse, 2019, 80 p., 13€, ISBN : 978-2-93078-330-7

Dans Tes yeux, qui ouvre ce nouveau recueil, publié après Fugitives en 2018 (qui concernait davantage les nouvelles), Tristan Alleman dit « vouloir la souplesse du flot et la simplicité du monde ». Voilà un vers particulièrement programmatique de son œuvre poétique limpide, constituée de textes courts, qui « s’interstice, se glisse, se faufile et s’esquisse » entre les genres. Assemblées en cinq parties qui tantôt affichent une symbolique claire (III Prénoms, circulant entre Françoise, Laura, Élise ou Blanche, héroïnes rêveuses et vaporeuses) tantôt laissent le champ ouvert à des échappées plus amples (II L’air pur, V Envol), ces Sidérales ont été glanées dans un espace-temps de vingt-cinq ans, mais témoignent toutes d’un rapport direct et sans fard de l’auteur à ce qui l’entoure, d’une observation patiente « comme une pierre d’eau /qu’érodent  vents et siècles ». Une façon de considérer tant la nature que les mots comme des alliés qui sied bien à la profession de jour – bibliothécaire à la Faculté Polytechnique de l’UMons – de celui qui fut également, avec Marc Menu, co-responsable des éditions du Coq. Une façon aussi, sans doute, comme le dit Supervielle de se faire « des amis des grandes profondeurs. » Continuer la lecture

Pas si blanc, Noël !

Béatrice LIBERT, Le chevalier des sept couleurs, illustrations de Mathieu Schmitt, Vagamundo Jeunesse, 2018, 112 p., 17€, ISBN : 979-10-92521-30-6

Vêtu d’un pyjama bariolé offert par sa marraine, le nez dans un livre dont l’a doté son parrain, Noël s’assoupit et dégringole dans un étrange rêve, blanc comme neige. Blanc comme à la montagne. Contrairement au Paradis Blanc à l’abri de la violence cher à Michel Berger, le Pays Blanc où atterrit notre héros est un endroit à l’aura plutôt lugubre où non seulement on regarde l’altérité – ici toute trace de couleur – avec méfiance et hostilité, et où chaque tentative de penser autrement est cadenassée par l’adage « Tout est blanc, tout est pur, c’est la loi ». Pire encore, on punit ceux qui oseraient hausser le ton. Mais Noël est pugnace, et malgré ceux qui cherchent à le décourager d’explorer plus avant cet endroit pour retrouver le kaki, le mauve, le turquoise et toutes les autres nuances, il garde en tête une petite phrase maternelle : « Il ne faut jamais baisser les bras ni se laisser impressionner par les grincheux ». Continuer la lecture

Nous ne sommes pas seuls dans la mangrove

Un coup de cœur du Carnet

Victoire DE CHANGY, L’île longue, Autrement, 2019, 200 p., 17 € / ePub : 12.99 €, ISBN : 9782746751262

Il s’agirait d’abord d’un départ : sur un coup de tête, la narratrice, jeune femme affamée de mystère part à Téhéran et « s’accorde au décor et dénote à la fois ». Prend ses marques et le temps nécessaire pour découvrir l’Iran « qui ouvre ou qui ferme », « qui tend ou qui prend ». Lors de l’ashoora[1], elle a rencontré Tala, la vingtaine, qui la voit comme « sa première amie d’un autre pays ». C’est la fille aînée d’une fratrie dense. Sa mère est décédée il y a peu, dans une douleur quasiment indicible. Un mal qui pourtant a été gravé en ondes sonores sur le répondeur : « Dardaram, j’ai mal » sont des mots qu’on ne voudrait plus jamais entendre. Tala a aussi donné la vie très tôt à Bijan. Toutes trois, la fille déliée de son mariage, la petite-fille qui touche si tendrement les gens et les objets et cette narratrice invitée jusqu’au plus intime de cette famille, vont chercher à percer les secrets d’une mère dont subsiste une collection de phrases sibyllines. Dans le « carnet du dedans » résident sans doute des réponses à toutes leurs questions.

Continuer la lecture

Je fais des grosses bulles, je joue au sous-marin

Geneviève CASTERMAN, Se jeter à l’eau, Esperluète, coll. « Accordéons », 2018, 32 volets, 15 €, ISBN : 9782359841022

Odeur de chlore, bonnet qui colle ou fait plisser le crâne, casiers à pièce et petit plongeoir, Cécémel à la cafétéria, pédiluve à l’entrée ou Dextro-energy après l’effort ? Nous avons tous des souvenirs étonnants, précis ou nostalgiques liés à ce lieu curieux qu’est la piscine.

Après nous avoir fait découvrir avec son œil affectueux la Costa Belgica, l’autoroute E411 ou la rue De Praetere dans trois petits formats carrés (déjà chez Esperluète), Geneviève Casterman nous propose d’enfiler notre maillot – et vous, plutôt une ou deux pièces ? plutôt slip ou boxer ? – et déploie son univers aussi drôle et touchant qu’attentif aux détails le long d’un étonnant et dodu leporello. Du côté des bébés nageurs, ça flotte et ça bécote, et ça s’accroche à des grosses bouées ou à des planches. Une otarie est venue elle aussi musarder dans le petit bassin. Êtes-vous prêts pour la leçon d’aquagym ? À moins que vous ne soyez venu exhiber vos biscottos ou apprendre le dos crawlé ? Conter fleurette à une autre nageuse, dès qu’elle aura fini sa longueur ? C’est qu’il en existe des rapprochements opportuns ou maladroits dans cette grande étendue d’eau : « Frôlements furtifs / coup de pied, griffes / les corps anonymes s’effleurent / pas toujours en douceur. » Fantaisie aidant,  l’autrice-illustratrice s’autorise même à nous montrer qu’il n’y a pas que les bras des plus jeunes ou des plus téméraires pour mouliner dans l’eau…ne serait-ce pas quelque tentacule de poulpe, que nous voyons tout au fond ? Et à côté, une étoile de mer ? Continuer la lecture

Amours contrariées

Pierre CORAN (texte adapté de William Shakespeare) et Charlotte GASTAUT (illustrations), Roméo et Juliette, Flammarion jeunesse / Père Castor, 2018, 14€, 32 p., ISBN : 9782081373143

Sous quelle forme aborder certains textes du patrimoine théâtral avec les enfants ? Que montrer lorsqu’il s’agit de tragédies dont ils ne sont au départ guère le public cible, mais qu’il faudra néanmoins illustrer ? Au sein des éditions Père Castor, en matière d’adaptations, on peut se fier sans sourciller au duo formé par le poète et romancier montois Pierre Coran et l’illustratrice Charlotte Gastaut. En 2015, ils s’étaient déjà tous deux attaqués, pour la même maison d’édition, à l’opéra de Mozart avec un livret de Schikaneder : La Flûte enchantée, autre récit où l’amour se voit contrarié. En 2008, pour Gautier-Languereau, c’est une histoire originale de Pierre Coran qui les avait réunis : Le Prince Hibou. Une façon de poser les bases de leur penchant commun pour les contes et le merveilleux grâce à une fantaisie où un château de gruyère dévoré par les rongeurs ne pourrait trouver de salut que grâce à l’intervention d’un rapace nocturne, pour peu qu’une princesse passe avec lui un marché nuptial. Continuer la lecture

Mal de mère

Valérie NIMAL, Nous ne sommes pas de mauvaises filles, Anne Carrière, 2019, 17 €, 172 p., ISBN : 978-2-8433-7932-1

Au chevet de sa mère, hospitalisée pour avoir une fois encore joué avec les limites mortelles, la narratrice n’en mène pas large. Il faudrait que la température du corps de l’alitée, à deux doigts de jouer sa dernière grande scène, redevienne acceptable. C’est que la génitrice de Maud et de sa sœur cadette, Marie, n’est pas de celles qui s’effaceraient sans bruit. À peine sortie des limbes, la voici d’ailleurs qui réclame son fer à friser, un Paris Match et surtout, de l’attention. Qui tempête sur le personnel soignant, congédie son psychiatre, et admoneste son aînée pour avoir écrit « suicide » dans le dossier médical.   Continuer la lecture

Le Top 3 d’Anne-Lise Remacle

La rétrospective de l’année littéraire belge avec le Top 3 des chroniqueurs. Aujourd’hui : le choix d’Anne-Lise Remacle.


Lire aussi : la fiche d’Anne-Lise Remacle


Continuer la lecture

Le roi est mort, vive Coché !

Un coup de cœur du Carnet

Frédéric COCHÉ, L’homme-armée, FRMK, 2018, 56p., 20 €, ISBN : 9782390220091

Il est des œuvres qui nous désarçonnent, décillent nos yeux blasés, plantent en nous la graine d’un doute fécond. L’homme-armée, premier livre de Frédéric Coché à alterner sa technique minutieuse de gravure en eaux-fortes et sa patte de peintre féru de zones d’ombres (une alternance réussie, qui donne toute sa force énigmatique à l’ensemble, et permet de jouer sur quantité d’échelles) est définitivement de ces pierres philosophales-là. Il faut s’y reprendre à plusieurs reprises pour s’assurer d’en embrasser tous les détails. D’ailleurs, peut-on être certains que ce qui se déroule devant nos yeux ne nous a pas égarés, fait bifurquer sur un chemin de traverse ? Se peut-il que la carte du Tendre qui s’étend de la deuxième couverture à la page de garde puisse devenir une de nos boussoles, pour passer sans encombre du chemin des Dames au Rempart de dentelle et de soie ? Continuer la lecture

Déjouer le pacte du Diable

Jean-Pierre BOURS, Tentations, HC Éditions, 2018, 320 p., 19 € / ePub : 12.99 €, ISBN : 97823557203167

Après Indulgences en 2014, Jean-Pierre Bours replonge dans les temps foisonnants et clairs-obscurs de la Renaissance européenne, débutant son préambule à la charnière entre le XVe siècle et le XVIe siècle et l’achevant aux alentours de 1543. Il se glisse cette fois non plus directement dans les pas de Margarete (dite Gretchen, une des figures majeures de son précédent roman, centré sur les femmes), mais dans ceux de son amant,  l’énigmatique Docteur Faust, être fictif mais néanmoins mythique qu’il emprunte à Marlowe et Goethe, et qui fut également, à leur suite, célébré par de nombreux compositeurs (Berlioz, Schuman, Wagner et Lizst notamment) mais aussi de peintres (parmi lesquels Delacroix et Rembrandt). C’est d’ailleurs en connaisseur précis de tous ceux qui l’ont précédé dans la fascination pour ce personnage trouble que nous parle l’auteur, mais aussi en arpenteur de nombreuses lectures historiques contextuelles qu’un tel roman nécessitait. Les notes de bas de pages nous éclairent à bon escient sur la véracité de certains faits et la postface ajoute quelques solides références bibliographiques, pour qui souhaiterait en apprendre davantage et prolonger le plaisir de lecture aux côtés de tel ou tel personnage (réel, cette fois) abordés dans Tentations. Continuer la lecture

Sus aux moumoutons !

Noémie FAVART, Tibor et le monstre du désordre, Versant Sud, 2018, 40 p., 15.90€, ISBN : 978-2-930358-96-3

De notre plus tendre enfance nous reste le souvenir d’un petit album carré, publié chez Dupuis et signé Gunilde Wolde, une illustratrice suédoise. On y suivait Titou, garçonnet désordonné qui, à mesure qu’il cherchait son ours dans l’amas de jouets de sa chambre, finissait par retrouver son éléphant bleu, son ballon et ses crayons de couleur, avant d’enfin mettre la main sur la très convoitée peluche. Façon à peine déguisée (et un peu moralisatrice) de dire « Sois méticuleux, mon bonhomme, et plus jamais tu n’égareras tes trésors ». Continuer la lecture

Littérature et faux-semblants

Aliénor DEBROCQ, Le tiers sauvage, Luce Wilquin, 2018, 320p., 21 €, ISBN : 978-2882535528

Après deux recueils de nouvelles chez Quadrature (Cruise Control en 2013, À voie basse en 2017), Aliénor Debrocq se lance avec Le tiers sauvage dans le temps long et de nouvelles eaux, n’hésitant pas à éclabousser quelques-unes de nos certitudes. Continuer la lecture

Pour un euro à peine

Luc FIVET, Anonyme, Ver à Soie, 2018, 160 p., 18€, ISBN : 979-10-92364-30-9

Dans Anonyme, le narrateur est comptable. Vit sa vie confortablement, avec une sorte de tiédeur sans excès, dans un appartement qui lui appartient. Aime visionner Manhattan de Woody Allen ou tenter de lire Soljenitsyne. Il voit sa petite amie Catherine durant les week-ends et leur entente semble au beau fixe. Mais ça, c’était avant qu’un soir, un type, vautré devant sa porte, ne lui réclame un euro. Notre comptable obtempère,  conscient que c’est la crise pour tout le monde, sans savoir qu’il vient de mettre le doigt dans un engrenage fatal. Car celui qui a l’apparence d’un SDF prend sa suite dans le couloir de l’appartement, sous prétexte de l’aider. Son premier coup de main consiste à réclamer un euro supplémentaire à son hôte pour lui donner accès à l’étage. Et un de rab pour qu’il prenne sa douche. Comment dès lors se débarrasser d’un type qui a réponse à toutes vos parades, y compris en présence de la police ? Que devient votre existence agréable et rangée quand chaque geste banal fait au quotidien l’objet d’une tractation en monnaie sonnante et trébuchante et qu’un inconnu, non content de vous racketter, squatte votre appartement ? Que peut-il arriver le jour où vous n’avez plus de change pour alimenter cet arrangement auquel on vous a contraint ? Continuer la lecture

Dans le lent mouvement vers soi

Sandrine WILLEMS, Devenir oiseau : introduction à la vie gratuite, Impressions Nouvelles, 2018, 208 p., 17 € / ePub : 9.99 €, ISBN : 978-2-87449-599-1

Après un premier pan d’existence en tant que comédienne, metteuse en scène, scénariste et réalisatrice, l’auteure vient d’exercer douze ans comme psychologue dans la ville dorée mais sa passion pour son travail s’est consumée, ses repères vacillent de plus en plus. La joie s’est évaporée : « elle me paraissait ne pouvoir venir que de cet amour amoureux, qui me semblait inaccessible ». Autour d’elle, trois personnes se sont ôté la vie, et en dehors de ses patients, bien peu d’attaches la retiennent là où l’angoisse gagne du terrain. Continuer la lecture

Contre toute attente

Un coup de cœur du Carnet

Étienne VERHASSELT, Les pas perdus, Tripode, 2018, 15€, 140 p., ISBN : 9782370551634

verhasselt les pas perdusAprès Emmanuel Régniez et son Notre château aussi raffiné qu’effarant, les éditions du Tripode accueillent à nouveau un auteur résidant en nos terres, pour notre plus grand plaisir. C’est avec un recueil d’une quarantaine de courtes et vives nouvelles qu’Étienne Verhasselt – licencié en psychologie clinique et travaillant dans une communauté thérapeutique – fait son entrée dans leur catalogue singulier. À noter également que ce sont Les Pas perdus qui ont été choisis pour leur opération annuelle Les 400 coups, qui voit vingt illustrateurs et sérigraphes – dont Mehdi Beneitez qui signe la couverture, ou Anna Boulanger, auteure du Haret québécois ou de L’absence – s’emparer de la matière du livre pour en extraire des estampes de leur cru.  Continuer la lecture