Archives par étiquette : Anne-Lise Remacle

Douze petites zones troubles

Françoise HOUDARTDieu le potier et quelques autres, Luce Wilquin, 2018, 176 p., 17€, ISBN : 978-2-88253-544-3

houdart dieu le potier et quelques autres.jpgAu commencement du monde était la glaise, et celle dont Françoise Houdart façonne ce recueil est ample, souple et constellée de grains incongrus, d’éclats qui grattent l’œil et la paume. Dans La lune dans le cagibi, une blanchisseuse depuis des lustres en concubinage avec un accidenté laisse enfin entrer la télévision dans sa demeure modeste  et c’est une véritable révolution: « Insensiblement,  l’axe de rotation de la planète Zénaïde s’était incliné vers l’astre en bakélite et les conséquences  climatiques internes n’avaient pas tardé à se manifester. » Au premier matin de sa nouvelle vie, une toute jeune épousée découvre une bouteille de lait sur le seuil, sans savoir quelles conséquences suries ruisselleront de ce simple objet apparu sans que personne ne semble l’avoir déposé. La Vieille qui fut jadis Mouya et somnole désormais dans son veuvage transforme les « Bonjour ! » que le voisinage lui délivre du bout des lèvres en un monde mouvant, où il lui est encore permis de rêver à son joueur de crosse, désormais figé sous la vitre du temps. À la tombée de l’âge, Rémi choisit de s’immerger au tréfonds dans cet étang qu’il a tant contemplé en quête d’apparitions et de réponses. Continuer la lecture

Tremblement de frère

Erik SVENMon frère et moi, Murmure des soirs, 2018, 126 p., 18€, ISBN : 978-2-930657-40-0

À L…, village en bordure de forêt, Colline l’aînée narratrice et Aubin le cadet sauvageon qui prend souvent la tangente sont à l’orée de l’adolescence et fusionnels comme des liserons. C’est qu’ils ne peuvent pratiquement compter que l’un sur l’autre : Édouard, leur père, ne vit que pour ses bulldozers. Josyane, leur mère, sombre la plupart du temps dans des migraines qui la rendent aigrie ou apathique. Continuer la lecture

Les gens normaux n’ont rien d’exceptionnel

Un coup de cœur du Carnet

Hedwige JEANMART, Les oiseaux sans tête, Gallimard, 2018, 316 p., 21€ / ePub : 14.99 €, ISBN : 9782072762888

jeanmart les oiseaux sans tete.jpgHedwige Jeanmart nous revient quatre ans après son Prix Rossel. Blanès , premier roman au décalage subtil, se glissait sous le haut-patronage de Roberto Bolaño. Eva, en plein deuil d’une relation arrachée de façon abrupte, y croisait d’énigmatiques aficionados de l’auteur chilien  et tentait de redonner du sens à sa vie.

Ici, dès l’entame, Hedwige Jeanmart s’assure de créer un climat qui crisse, des lignes à l’inquiétude tangible et de nous prendre à rebrousse-poil du récit. Nous y suivrons donc d’abord Blanche, transbahutant depuis quelques années un irritant caillou mental, et presqu’agacée par sa propre démarche: « Elle n’est pas sûre  qu’elle aimerait qu’on fasse ça avec sa vie à elle, aller voir, s’imaginer des choses. C’est un peu comme si elle s’était approprié Daniel, qu’elle pouvait en faire ce qu’elle voulait ».  Comme bientôt le lecteur, cette enquêtrice improvisée – qui a toujours eu plus de dégoût que de sympathie pour Daniel Deur – a pourtant à cœur de comprendre quel homme il était avant, pendant et après ses meurtres. Existe-t-il des indices qui nous mettent le doigt sur le rouage grippé, d’expliquer le « pourquoi » au-delà même du « comment » ? Est-on en mesure d’entrapercevoir de quelle façon s’esquisse l’être derrière le crime ?  Peut-on mettre des mots sur « ça » ? Continuer la lecture

Arabesques mammaires

Véronique SELS, La ballerine aux gros seins, Arthaud, 2018, 240p.,17 € / ePub : 11.99 €, ISBN : 978-2-08-141842-4

sels la ballerine aux gros seinsIn utero, Barberine Blin fait déjà des chorégraphies. Parée d’une improbable grenouillère en éponge avant même le premier plié, elle trouve au chat bien plus d’élégance qu’à ses semblables. Après le temps tardif de la marche, vient enfin l’accession au domaine tant fantasmé de la danse. Sous l’égide de M. Simon,  arrive la discipline drastique imposée au corps. Tout organisme soumis aux cinq positions de la danse classique doit en effet allonger la nuque, redresser le dos… et de préférence,  développer a minima ses protubérances mammaires. Voilà où le bât blesse : les gènes de Barberine lui ont donné le sein évident. Sous les étoffes, Sinistre et Dextre n’ont pourtant aucunement l’intention de s’en laisser compter par leur hôtesse apprentie rat de l’opéra. Elle aura beau s’affamer et user de bandages,  les deux mamelons prendront la parole avec volupté et occuperont le terrain un chapitre sur deux. N’hésiteront pas à bourgeonner à qui mieux mieux, à se pâmer lorsque leur jeune propriétaire vivra des rapprochements avec l’autre sexe. Toute à sa vocation exigeante, Barberine réfrène souvent ses propres désirs quand ses roberts, eux, ne cherchent qu’à s’épanouir davantage. Continuer la lecture

À gauche ou à droite ? Là où ça gratte !

Alex VIZOREK, L’échappé belge : Chroniques et brèves, Kero Éditions / France Inter Éditions, 2017, 240p. , 15.90€/ePub : 11.99 €, ISBN : 9782366583991

vizorek l echappee belgeSi sa langue bien pendue oscillait entre deux pays – le nôtre et celui de nos comparses d’outre-Quiévrain – pour son premier recueil (Chroniques en Thalys) Alex Vizorek s’est cette fois bel et bien installé en France et notamment à Inter. Ce deuxième volume reprend donc la quintessence de trois années de chroniques radio féroces et facétieuses élaborées pour le 7/9 des studios rouges, et des brèves ou détournements d’extraits de presse insolites. Les Belges ne sont pour autant pas oubliés : ce sont Kroll et Vadot qui ponctuent les pages de leurs crobars et l’humoriste a réservé une trentaine de pages supplémentaires à sa mère patrie, incluant neuf capsules de Café Serré à l’ensemble. On y croisera notamment Laurette Onkelinx, Georges Dallemagne ou Paul Magnette. Continuer la lecture

Le goût des autres

Martine ROUHART, La solitude des étoiles, Murmures des soirs, 2017, 19€, 219 p., ISBN : 978-2-930657-38-7

rouhart la solitude des etoilesCamille, veuve et assistante vétérinaire, vit son existence à très basse intensité, dans un appartement qui surplombe un zoo. L’exubérance la bouscule, les autres la confrontent. Chaque voisin est source de stridence pour son onde intime discrète. Recroquevillée dans son quant-à-soi entre un lapin, un chat et les rares contacts avec sa mère Suzanne – de nature joviale et inquiète pour l’introversion radicale de sa fille – elle est toute entière suspendue dans l’attente d’autre chose, sans savoir même ce qui comblerait ce creux en elle. Une négligence au travail qui manque de coûter la vie à un chien la pousse à s’isoler encore davantage dans un maison-refuge, aux confins des Ardennes. Elle s’imagine y cheminer, loin de tout, dissoute dans l’environnement, jusqu’à ce qu’on frappe à sa porte. Continuer la lecture