Archives par étiquette : Anne-Lise Remacle

Régler son pas sur le pas d’un homme qui écrit : une tentative amoureuse

Véronique JANZYK, J’ai senti battre notre cœur, ONLiT, 2017, 12 €/ ePub : 5.99 €, 112 p., ISBN : 978-2-87560-090-5

janzyk j ai senti battre notre coeurAu centre du nouveau roman de Véronique Janzyk (Le vampire de Clichy, Les fées penchées), se niche une narratrice aux aguets des rythmes et des gestes singuliers d’un « tu » à qui elle adresse ses observations attentionnées, ses craintes d’effilochage face à leurs pas-de-deux qui tanguent entre synchronie et dissonance. « Tu », c’est cet homme rencontré sous un ciel en trompe-l’œil, à une exposition où il avait failli égarer son chapeau sur un mange-debout. Un esquif volontiers solitaire qui cheminait ce soir-là à contresens. « Tu » est aussi un auteur pour qui seuls comptent la marche, l’écriture et l’amour et qui s’adonne à ces trois passions avec principes, discipline et ténacité. Un être aux mécanismes complexes pour qui le temps est une obsession. Comment apprivoiser cet autre – si dessiné par ses habitudes qu’il est chamboulé, dégoûté par l’arrivée d’une chienne – mais conserver sa propre cadence, éviter de se diluer dans la relation ? Comment retrouver maillage commun ? Reste le liant des corps plus à l’unisson à l’horizontale que lors des promenades et celui de la littérature, territoire davantage accueillant pour l’être aimé que le monde du dehors, qu’il faut fendre sans prendre de pause, traverser à une cadence établie. Celle qui nous donne à lire ce « tu » a les mots pour nous faire glisser dans l’empathie : « Tu allais confiant. De cette confiance sont nés des bleus. Tu écris le temps qu’ils s’effacent. Les bleus d’enfance ne s’effacent pas. Il y a assez d’encre dedans pour écrire toute une vie. » Continuer la lecture

Séditions et quête de sens en territoire urbain

Éric BRUCHERLe jour est aussi une colère blanche, Luce Wilquin, 2017, 144 p., 15€, ISBN : 978-2882535399

brucher.jpgQuand il arrive en ville, le gang de Wolf (Lazlo, Parker, Hichie, Ginger, Markus, Zacharie) – corps mouvant des premières nouvelles du recueil et un des points de jonction avec La blancheur des étoiles, roman paru en 2014 – voudrait que les gens changent de trottoir. Que dégagent les bien-pensants, les moutons bêlant davantage qu’ils ne cogitent, les chiens qui vous cantonnent dans les cases établies ou tous ceux qui n’amènent pas leur graine de ras-le-bol à l’incandescence. Eux se muent en personnages (anti-) héroïques, chavirés – dans une langue tantôt extrêmement lyrique, tantôt cherchant à coller au plus près à leur bitume et à leurs saccades quasi fauves – et commettent leur lot d’incivilités et de graffitis rougeoyants pour faire frémir et réveiller le passant lambda anesthésié dans son confort confit. Live fast and die young est un slogan qui pourrait s’encrer sur leur peau. Jusqu’à ce que ce motto véloce et fiévreux devienne prophétique pour l’un d’entre eux. Continuer la lecture

Frayer avec la hou(il)le

Serge DELAIVESaumon noir, Éditions de la Province de Liège, 2017, 84 p., 14 €, ISBN : 9782390100737

delaiveSaumon noir, récit très intime et impressionniste, en mots et en images, s’inscrit dans une démarche plus large qu’une publication : il fut présenté dans le cadre de l’édition 2016 de la Trilogie contemporaine, Arts et Métaux. Sur le thème Nous ne sommes rien, soyons tout : récits de mémoire ouvrière[1], elle proposait notamment une exposition consacrée à la mémoire industrielle dans les bassins sidérurgiques de la région liégeoise, à savoir Hoyoux, Seraing, Sclessin, Saint-Nicolas et enfin Herstal, cœur encre et charbon du présent texte. Continuer la lecture

Insecte et homard

Romane BIRON, Le diable en pantoufles, MaelstrÖm, 2017, 120p.,13€, ISBN : 978-2-87505-266-7

bironVu de l’extérieur, le n°18 de l’allée du Silence a tout de l’habitation modèle avec jardinet propret, où niche une famille qui semble l’être tout autant : Charles, le père, est pragmatique et ses lunettes ne tolèrent aucune salissure. Chantal, la mère, gère les cordons de la bourse familiale de façon économe et livre des plateaux-repas au domicile des personnes âgées ou alitées. Leurs filles, Marie (13 ans) et Élodie (6 ans) sont élevées de façon très pieuse, avec la Radio Chrétienne Francophone en fond sonore continu, au point que l’aînée préfère Bernadette Soubirous à toutes les stars pailletées dont s’amourachent les jeunes de son âge. Elles partagent une même chambre qui devient le théâtre de leur imaginaire, leur rempart contre le monde extérieur. À quelques pâtés de maison de là, leur grassouillette et guillerette Mamie Framboise ne dit jamais non à un bon gâteau et ne raterait pour rien au monde un match des Diables Rouges. Continuer la lecture

Combler l’odeur de son absence

Claire DEVILLE, Les citrons, Murmure des soirs, 2017, 101p., 12€, ISBN : 978-2-930657-36-3

devilleLa narratrice est une jeune femme dont la vie en dehors de sa passion déçue nous échappe, s’est figée : on la découvrira figurante lumière un peu gauche et désormais pétrie de rêves hallucinés ou amers. Une de ces héroïnes candides et crues à la fois qui ont aimé danser sous un regard aimant mais ne vivront plus de pas de deux avec le partenaire élu. Une amoureuse (é)perdue, une laissée-pour-compte qui n’a plus qu’une maison jadis partagée où se tapir loin du monde et revivre à l’envi le manque de l’être adulé, parti au bras d’une autre : « Tu es avec elle le matin. Tu ouvres les yeux en face des siens. Tu dis bonjour tout sommeil sur ses lèvres, avant de tirer sur les draps et de jouer à faire le chat pour la réveiller en riant. » Continuer la lecture

Mots et vie(s) à mettre au jour

Un coup de coeur du Carnet

Aliénor DEBROCQ, À voie basse (nouvelles), Quadrature, 2017, 140 p., 16€/ePub : 9.99 €, ISBN : 9782930538723

debrocqLa maternité s’avère-t-elle être un sujet littéraire porteur ? Si l’on en croit Marie Darrieussecq (Le Bébé), Éliette Abécassis (Un heureux évènement) ou plus récemment Valérie Mréjen (Troisième personne), assurément. Tout comme peuvent l’être le choix assumé d’une vie faite d’écriture plutôt que de transmission matrimoniale (Linda Lê – À l’enfant que je n’aurai pas) ou le constat qu’être femme sans descendance peut encore étonner ou faire jaser (Jane Sautière – Nullipare).

À lire : un extrait de À voie basse

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Combler l’absence à petits points

Christiane LEVÊQUE, Ravaudages (Récits), Traverse, 2017, 112p., 13€, ISBN : 978-2-93078-316-1

levequeS’adonner au tri d’un grenier, où le bric et le broc voisinent avec des trésors, peut vous faire commettre l’irréparable : vous débarrasser d’un pan de mémoire qui prend la forme d’objets a priori insignifiants.  Confrontée à ce rangement sentimental, Christiane Levêque confesse avoir mis au rebut, sans y prendre vraiment garde, les dizaines de paires de chaussettes reprisées avec méticulosité et sens de l’économie par les femmes de sa famille. Ne s’étonne pas d’avoir été ensuite prise d’un remords qu’il lui faudra traverser, atténuer par le récit : « Ravaudages. Je réparerai. Au moins par les mots, ceux que j’aurai écrits ». Continuer la lecture