Figures pluriELLES de femmes africaines belges

Un coup de coeur du Carnet

Jacinthe MAZZOCCHETTI et Marie-Pierre NYATANYI BIYIHA (sous la dir. de), pho­togra­phies de Véronique VERCHEVAL, PluriELLES, Femmes de la dias­po­ra africaine, Kartha­la, 2016, 183 p., 25€   ISBN : 9782811116170

pluriellesPor­traits : le mot appar­tient à la fois au monde de la pho­togra­phie et à celui du réc­it. Ce livre le mon­tre d’excellente manière et l’on s’étonne qu’il n’ait pas été écrit plus tôt, tant il est le reflet d’une urgence et d’une néces­sité : celles de mon­tr­er les par­cours exem­plaires de femmes d’origine africaine rési­dant en Bel­gique dans lesquels peu­vent se re-con­naître les jeunes généra­tions. Vingt femmes qui font la Bel­gique d’aujourd’hui, une Bel­gique cos­mopo­lite, mon­di­al­isée dans le bon sens du terme.

Out­re Véronique Vercheval dont la per­ti­nence et l’excellence du tra­vail pho­tographique ne sont plus à soulign­er, un groupe de neuf écrivains ont traduit la parole de ces vingt femmes en autant de réc­its qui retra­cent leur par­cours, leurs orig­ines, leurs expéri­ences, leurs désil­lu­sions, leurs suc­cès. Le tout avec beau­coup de sen­si­bil­ité et de sincérité. Ces neuf écrivains, Janine Decant, Agathe Gosse, Fran­cis Hardy, Jacinthe Maz­zoc­chet­ti, Raphaële Noël, Marie-Claire Philippe, Claire Ruwet, Frédéric Soete et Marie-France Ver­sailles par­ticipent à la table d’écriture de Marche-en-Famenne et ont déjà pub­lié à divers titres.

Ce pro­jet est né de la volon­té de Marie-Pierre Nyatanyi Biy­i­ha, respon­s­able de l’asbl Djaïli Mbock, de pos­er une autre parole sur les réal­ités migra­toires, celles des femmes en par­ti­c­uli­er. Cette envie entrait en réso­nance avec les travaux de recherche et les engage­ments lit­téraires de Jacinthe Maz­zoc­chet­ti, anthro­po­logue et écrivain.

Engagées en poli­tique ou dans le monde asso­ci­atif, artistes, avo­cates, chefs d’entreprise, intel­lectuelles, sportives…, ces femmes, aux orig­ines et aux par­cours de vie très diver­si­fiés[1], témoignent à la fois des dif­fi­cultés vécues ain­si que de leurs réus­sites et sat­is­fac­tions, tout en indi­quant le chemin qui reste à par­courir. Il ressort de ces his­toires de vie une réflex­ion sur la recon­nais­sance sociale et la réus­site. Comme il est pré­cisé dans la pré­face de Jacinthe Maz­zoc­chet­ti et Marie-Pierre Nyatanyi Biy­i­ha, « elles com­bi­nent, dans leur his­toire, expéri­ences de dis­qual­i­fi­ca­tion sociale et luttes pour se fray­er un chemin à l’encontre de la con­di­tion migrante (la perte, les écarts cul­turels, la non-recon­nais­sance des capac­ités et des com­pé­tences…), de la con­di­tion noire et des hiérar­chies de genre (nich­es eth­niques au niveau de l’emploi, préjugés…) ».

Con­go­lais­es (en majorité), Rwandais­es, Camer­ounaise, Gabonaise, Zam­bi­enne, Burundaise, Ghanéenne, Burk­in­abé, Mali­enne, Nigéri­ane et… Belges, sou­vent métiss­es, elles éclairent d’exemples con­crets liés à leur enfance, leur vie affec­tive et famil­iale, leur for­ma­tion, leur entrée dans la vie active ces par­cours mécon­nus qui sont pour­tant ceux de citoyennes impliquées dans la société belge d’aujourd’hui. Leurs apports dans l’économie, la poli­tique, le débat citoyen, les avancées socié­tales sont tout sauf nég­lige­ables. À ces sit­u­a­tions con­crètes, elles ajoutent leurs opin­ions et analy­ses per­son­nelles. De par l’exemplarité de leurs vécus, ces femmes devi­en­nent — sans l’avoir néces­saire­ment voulu — des mod­èles pour les jeunes dits de deux­ième ou troisième généra­tions, nés Belges pour la plu­part, métiss­es cul­turels en mal de points de repère et de référents aux­quels s’identifier. De sorte que l’on puisse espér­er que plus jamais une petite fille ne demande à sa maman, comme c’est le cas dans un de ces témoignages : « Maman, pour être insti­tutrice, est-ce que je dois d’abord devenir blanche ? », n’ayant pour sa part jamais eu d’enseignante noire ! Par leur réus­site dans la société belge ou sur la scène inter­na­tionale, elles mon­trent qu’il est pos­si­ble de trou­ver sa place chez nous, certes au prix d’efforts qu’elles ne min­imisent pas, car elles ne se nour­ris­sent ni de naïveté, ni d’angélisme, ni de défaitisme. Elles pensent en par­ti­c­uli­er à leurs enfants encore con­fron­tés de nos jours aux dis­crim­i­na­tions et au racisme ordi­naire. Sou­vent, parce qu’elles sont noires de peau, on leur demande encore d’où elles vien­nent alors qu’elles sont de Schaer­beek, Turn­hout, Lou­vain, Saint-Josse-ten-Noode ou Mons… Elles veu­lent, pour leurs enfants, décon­stru­ire les stéréo­types et clichés aux­quels le quo­ti­di­en a pu les con­fron­ter, les dénon­cer et les com­bat­tre. En ce sens, leur mes­sage, car il s’agit bien d’un mes­sage, s’adresse aus­si à chaque citoyen.

L’ouvrage se ter­mine par un chapitre plus ana­ly­tique qui per­met de recon­tex­tu­alis­er ces réc­its biographiques par des rap­pels his­toriques et démo­graphiques sur les migra­tions sub­sa­hari­ennes dans le monde et en Bel­gique, la place qu’y occu­pent les femmes, les assig­na­tions et non-recon­nais­sances, les ques­tions de genre et de racisme, les métis­sages cul­turels qui dis­ent le monde d’aujourd’hui, etc. Pré­cisons pour ter­min­er qu’une expo­si­tion itinérante avec les pho­togra­phies de Véronique Vercheval accom­pa­gne la dif­fu­sion de ce livre et en ampli­fie le mes­sage.

Michel Tor­rekens


[1] Ces vingt femmes sont Wendy Bachy, Godelieve Bon­net, Clé­men­tine Faïk-Nzu­ji Madiya, Monique Fod­derie, Cécile Kayireb­wa, Joëlle Kapom­pole, Éliane Ken­go, Gisèle Mandaila, Hort­ense Mas­sak­we, Isabelle Mbore, Bwalya Mwali, Colette Njom­gang Fonkeu, Annette Ntig­noi, Rebec­ca Ntun­gu­ka, Mie-Jeanne Nyan­ga Lum­bala, Opokua Ofori Any­i­nam, Élodie Oué­drao­go, Fatouma­ta Sidibé, Bar­bara Tra­chte et Chi­ka Unig­we.