Partir, arriver, partir

Aure­lia Jane LEE, Un endroit d’où par­tir, 3. Une let­tre et un cheval, Luce Wilquin, coll. « Sméral­dine », 2017, 344 p., 22 €/ ePub : 14.99 €, ISBN : 978–2‑88253–531‑3

lee 3Avec Une let­tre et un cheval s’achève la trilo­gie Un endroit d’où par­tir. Juan, bébé trou­vé au porche d’un cou­vent, élevé par une religieuse, vit une enfance et une ado­les­cence faite de départs brusques et d’abandon des femmes qu’il a aimées et qui l’ont aimé. Il est main­tenant un adulte accom­pli, mais tou­jours hési­tant sur ce qu’il a à faire et con­scient des souf­frances qu’il a provo­quées. Lui qui est si sou­vent par­ti, le plus sou­vent sans prévenir, envis­age de revenir. Mais revenir où, puisqu’il est par­ti de tant de lieux dif­férents ?

À lire : Un endroit d'où partir 1 : Un vélo et un puma

Ce dernier tome s’ouvre par quelque chose de neuf pour l’errant : une longue halte de plusieurs années chez Rafael ren­con­tré par hasard. Une ami­tié pro­fonde unit les deux hommes blessés par la vie. Petit à petit, grâce à son ami, Juan va pren­dre con­science de qui il est. Il avait tou­jours eu l’envie d’explorer l’univers et il l’a fait en voy­ageant, en ren­con­trant les autres, en lisant, en étant curieux de tout. Il décou­vre chez Rafael qu’il y a une autre manière de le faire : s’isoler, se plonger en soi-même, écrire, pein­dre et « respir­er, écouter et fer­mer les yeux ». Après ce voy­age intérieur, dou­blé d’une intense pro­duc­tion de tableaux et d’écrits, il envis­age de revoir celles et ceux qu’il a délais­sés et qui l’attendent peut-être. Une let­tre va alors faire tout bas­culer et Juan va être con­fron­té aux con­séquences de ses choix antérieurs. Car les autres ont de lui des per­cep­tions con­trastées qui vont du sen­ti­ment qu’il est un lâche et un tricheur à une accep­ta­tion com­préhen­sive de ses com­porte­ments. Avec le temps, il développe alors une con­cep­tion morale exigeante mar­quée par un sen­ti­ment de respon­s­abil­ité qui nour­rit sa cul­pa­bil­ité.

À lire : Un endroit d'où partir 2. Une vierge et une cuillère en bois

C’est le roman de l’âge adulte et de l’âge mûr. Les aven­tures sen­ti­men­tales sont réé­val­uées, con­sid­érées avec d’autres yeux. L’accomplissement de soi se fait aus­si par l’expression artis­tique. Le roman pro­pose d’intéressantes réflex­ions sur le pou­voir mais aus­si sur la respon­s­abil­ité de l’art et de la lit­téra­ture. Le vieil­lisse­ment y prend une place impor­tante, ain­si que la mort, le départ sans retour pos­si­ble.

La géo­gra­phie est égale­ment recon­sid­érée. Les deux pre­miers tomes étaient mar­qués par la dis­per­sion géo­graphique due aux inces­sants voy­ages du héros. Ce dernier tome se car­ac­térise par un mou­ve­ment de con­cen­tra­tion : les divers lieux d’où Juan est par­ti ne sont finale­ment pas si éloignés les uns des autres, et des « rac­cour­cis » peu­vent être emprun­tés. La vie ramène tou­jours « vers les mêmes per­son­nes, les mêmes lieux et, plus sub­tile­ment encore, vers les mêmes illu­sions ». Peut-on se libér­er de cette répéti­tion ? Le titre, Un endroit d’où par­tir, prend ain­si un sens géo­graphique.

Mais aus­si un sens moral. Finale­ment, les femmes que Juan a quit­tées, et même si cela a représen­té pour elles une souf­france, ont dépassé cette expéri­ence de la perte et s’en sont enrichies pour réalis­er des aspi­ra­tions dif­fus­es avant sa ren­con­tre. D’une cer­taine façon, leur éman­ci­pa­tion vient du fait qu’il les a aban­don­nées. Il leur a ain­si lais­sé égale­ment un endroit d’où par­tir.

Dans les pre­miers tomes, la suc­ces­sion des événe­ments don­nait l’impression d’un tour quelque peu rocam­bo­lesque. Ici, la logique et la cohérence de ces épisodes appa­rais­sent et cha­cun prend un sens pré­cis et néces­saire.

Le ton reste déli­cieuse­ment empha­tique, dans l’esprit des romans d’aventures fin de siè­cle, mais il se teinte pro­gres­sive­ment de grav­ité et d’une sorte de mélan­col­ie devant le déroule­ment de la vie et l’approche de la mort, mal­gré un humour dis­tan­cié.

La fin de l’avant-dernier chapitre réserve au lecteur une sur­prise qui éclaire cer­tains aspects du mode nar­ratif choisi par l’auteure.

Et la page qui suit le mot « Fin » révèle une forme d’épitaphe : « À la mémoire d’un amour. 19 octo­bre 2008 – 15 août 2011 ». Comme l’auteure l’a con­fir­mé lors de ren­con­tres, ce roman de tribu­la­tions et de fig­ures de l’amour résulte d’une décep­tion sen­ti­men­tale. Les réflex­ions que l’on trou­ve au long du réc­it sur le rôle de l’art et de la lit­téra­ture dans la vie quo­ti­di­enne pren­nent ain­si une réso­nance par­ti­c­ulière.

Joseph Duhamel