L’amour au temps des attentats

Marc MEGANCK, Après nous les nuages, 180°, 2017, 124 p., 14 €, ISBN : 9782930427829

meganck nuages.png« J’ai eu peur. Pas pour moi. Simplement peur de ne pas te revoir, de ne plus jamais humer ta part intime, ton île secrète – mourir en insulaire est un projet qui me correspond. » De sa petite capitale désenchantée – entendez Bruxelles –, le narrateur s’adresse à sa belle qui vit dans la ville de toutes les lumières – Paris bien sûr.  La jonction est douloureuse entre les deux grandes villes : les attentats qui les ont marquées fin 2015 et début 2016, battant le tambour en marge de leur passion. Au lendemain des drames, le Bruxellois arpente les places et les rues. Il remet les pieds dans le métro et les cafés, il scrute ses semblables, palpe la tension urbaine, prête l’oreille aux conversations, analyse les discours officiels et les cérémonies d’hommage. Il renouvelle l’exercice à Paris, note les nuances et mesure les entailles portées à l’espoir. Avec l’acidité de celui qui ne se laisse pas prendre et la tendresse contenue d’un homme qui se veut différent mais qui se sait du lot de mortels et qui se reconnaît aussi leur semblable. L’émotion émousse ses sens, exacerbe les odeurs, amplifie les sons, et surtout pointe les manifestations intimes et collectives du malais sous l’étreinte de l’angoisse : « J’ouvre ma veste. J’écarte les bras – je suis une croix sans religion. Je m’habitue aux fouilles, aux palpations. »

Une question très pratique se pose : où les deux amoureux vont-ils établir leur résidence commune ? Le choix de Bruxelles s’impose dans une franche ripaille, pour des raisons de coût des loyers. Il reste à trouver la perle rare, un appartement au sommet d’un immeuble, sans obstacle entre eux et le ciel, pour prendre de la hauteur et conjurer la peur. Et surtout, à effectuer les visites, à pénétrer du dehors au dedans des refuges individuels, à essuyer les refus.

Dans ce récit simple aux mots justes et forts, en s’appuyant sur une réalité proche et sensible pour tous, l’auteur a construit un dialogue subtil entre les registres collectif et intime mettant discrètement dos à dos amour et haine, paix et horreur. Avec une minutie touchante, il observe comment, même si l’insouciance n’est plus, la vie reprend inexorablement le dessus et, avec elle, les élans de tendresse, la puissance de la poésie et l’appel de la beauté qui font la saveur du quotidien et dont chacun mesure mieux encore l’irréductible fragilité.

Thierry Detienne