Le sensuel et le silentiaire

Gérald PURNELLE, L’écriture et la foudre. Jacques Izoard et François Jacqmin. Deux poètes entre les choses et les mots, Midis de la Poésie / L’arbre à paroles – Essais, 40 p.   ISBN : 978–2‑87406–637‑5

purnelleLa col­lec­tion d’essais tirés des con­férences pronon­cées lors de ces ren­con­tres priv­ilégiées que sont les Midis de la poésie comp­tait déjà, par­mi les grands noms qui l’émaillent, Pasoli­ni, Brecht, Bauchau, Duras, Aragon… Grâce à l’étude que livre Gérald Pur­nelle, pro­fesseur à l’Université de Liège, deux Lié­geois vien­nent rejoin­dre cette cohorte d’éminences : Jacques Izoard et François Jacqmin.

Com­par­er deux poètes, ou plutôt deux voix poé­tiques, est un exer­ci­ce plus com­plexe qu’il n’y paraît. Il ne s’agit pas de super­pos­er des cita­tions ni de com­put­er des cor­réla­tions lex­i­cales ; encore faut-il son­der au cœur et aux reins leur œuvre respec­tive, via les récur­rences thé­ma­tiques, les fan­tasmes, le ton, la vision dont elle est por­teuse. Une nais­sance et une mort en région lié­geoise aug­men­tées d’une con­tem­po­ranéité d’écriture ne suff­isent en effet pas à fonder une con­nivence entre poètes, même si elles per­me­t­tent d’entrevoir quelques traits de par­en­té.

Gérald Pur­nelle a très bien mis en exer­gue les dif­férences de tem­péra­ment des deux hommes, et ce sans entr­er dans le détail de leur intim­ité vécue, mais en se plaçant d’emblée sur le ter­rain de leur ethos social comme lit­téraire.

Quelles sil­hou­ettes, et quelles car­rures que celles de ces frères séparés. D’un côté, Jacques Del­motte au pseu­do­nyme de col alpin, « mil­i­tant » de la cause poé­tique, qui s’y dépense sans compter, s’y brûlera ;  homme de réseaux (il n’a jamais cessé de pub­li­er con­comi­ta­m­ment aux plus grandes enseignes et dans des revues éphémères, con­fi­den­tielles) et de ren­con­tres (pas un seul « écrivant » à Liège pour ignor­er le passeur mag­nifique qu’il fut) ; pro­fesseur, qui savait sus­citer l’éveil à la fécon­dité de la langue française par­mi ses class­es de tech­niques / pro­fes­sion­nelles, par exem­ple en leur livrant en pâture un « poème du jour » à dis­cuter, dépecer, not­er sur dix ; diseur enfin à la sen­su­al­ité directe, poète tac­tile, rebelle jusqu’au bout au(x) cloisonnement(s). De l’autre, François Jacqmin, homme d’un seul nom de famille, avouant volon­tiers que la décou­verte de la poésie mar­qua une « frac­ture » dans son exis­tence, man­i­festée par un « manque d’adhésion général­isé », ce qui n’est pas sans évo­quer un cer­tain Hen­ri Michaux ; com­pagnon de route – y avait-il une autre manière d’en être ? — du sur­réal­isme d’après-guerre, s’auto-désignant comme « le mem­bre le plus tran­quille de la Bel­gique sauvage » ; homme du retrait, du con­fine­ment de sa parole, de la divul­ga­tion au compte-goutte, qui pub­lie son pre­mier recueil d’importance, Les Saisons, à l’orée de la cinquan­taine en se ten­ant loin des coter­ies, des logiques de con­quête du champ. Jacqmin, silen­ti­aire d’un empire intérieur à dimen­sion de jardin.

Gérald Pur­nelle a par­faite­ment saisi à quel point « l’écriture poé­tique d’Izoard et de Jacqmin se fonde égale­ment sur une per­ma­nente per­cep­tion du monde comme orig­ine et, comme enjeu, sur l’inscription du sujet dans ce monde et dans le lan­gage ». Ce pos­tu­lat explique la réti­cence – le refus ? – man­i­festée par Izoard à intel­lec­tu­alis­er le réel, et à l’inverse les ressorts émo­tion­nels, frisant l’extase, qui sont présents dans l’expression de Jacqmin ? Et là où Izoard entre en con­tact avec des matières, des étoffes, usant sans ver­gogne de l’œil, du doigt, de la langue, du sexe, Jacqmin approche par cer­cles con­cen­triques, fran­chissant par paliers les couch­es invis­i­bles qui ceignent l’essence des choses. Une essence qui, évidem­ment, se révèle évanes­cence.

Le verbe est alors ressen­ti tout dif­férem­ment de part et d’autre. Pour Jacqmin, il y a une inap­ti­tude à exprimer les pro­fondeurs du sen­si­ble : ain­si explique-t-il dans un entre­tien accordé à Revue et cor­rigée au mitan des années 80 :

Je con­sid­ère que c’est une injure vis-à-vis du monde que de le désign­er, que de lui coller un verbe sur le dos et de dire à cet objet « voilà ce que tu es ». Et je ne fais pas plus con­fi­ance à ma pen­sée qu’au lan­gage, ce qui veut dire que la sit­u­a­tion est tout à fait blo­quée. On retrou­ve la con­tra­dic­tion dans le fait que je con­tin­ue d’écrire.

Pour Izoard, par con­tre, qui exerce son écri­t­ure comme un décloi­son­nement, le lan­gage est vecteur de pro­jec­tion vers l’autre.

Ne pas se retranch­er der­rière les voca­bles, mais faire en sorte qu’ils soient le salu­taire fil con­duc­teur allant de l’un à l’autre. Bris­er ain­si le halo de vide autour des êtres, les aimer. (extrait de Ce man­teau de pau­vreté, 1962)

Le mérite d’une telle étude, au-delà de l’outil d’analyse qu’elle four­nit, est de con­stituer un irré­sistible inci­tant à se ressourcer, d’un mou­ve­ment par­al­lèle, chez Jacqmin et Izoard, rec­to et ver­so d’une même lec­ture réen­chanter­esse du monde, avers et revers d’une même obole ver­sée à la poésie.