« Créer sa liberté ! »

Anne LETORÉ, Françoise LISON-LEROY, Colette NYS-MAZURE (textes), Annette MASQUILIER (illus­tra­tions), Rouge mise en plis, avec une post­face de Mar­i­anne Kirsch, L’Âne qui butine, coll. « Scolopen­dre », 2017, 124 p., 29€, ISBN :  978–2‑9197–1218‑2

rouge mise en plis 1.pngTout part d’Annette Masquili­er. Artiste plas­ti­ci­enne et ani­ma­trice d’un ate­lier de théâtre et de mar­i­on­nettes pour per­son­nes hand­i­capées men­tales, elle inter­roge dans son tra­vail l’humain et la société, avec un accent par­ti­c­uli­er mis sur les femmes : « Ma créa­tion par­le des femmes, mais ques­tionne égale­ment… Qu’en est-il des codes, des non-dits, des images qui nous sont imposées par la société et que l’on s’impose… C’est une recherche de lib­erté d’être, de parole, de vérité, de retrou­ver son essen­tiel, pro­pre à cha­cun, à cha­cune… » Son cre­do ? « Créer sa lib­erté » ! Alors, elle a dess­iné. Une femme, épouse, mère, d’âge moyen. Une femme au vis­age vidé de ses traits (même si, par­fois, des larmes coulent). Une femme d’intérieur, tabli­er orange ; une femme à l’intérieur, escarpins rouges. Une femme bardée d’une ser­pil­lière, d’une poêle, d’oreilles, de jambes coupées, d’un cœur éprou­vé. Une femme qui picore sa vie. Une femme tirail­lée par des aspi­ra­tions con­traires ; enrac­inée, légère. Une femme à la recherche de ses cail­loux de Petite Poucette.

Cette une femme de papi­er inspire trois auteures belges et/ou français­es qui ont reçu des dessins, sans titre, aléa­toire­ment. Et elles en ont libre­ment ren­for­cé les traits de leur plume. Pour repren­dre les mots de Mar­i­anne Kirsch dans sa post­face : « Con­cer­to à la mémoire domes­tique. / Trois mou­ve­ments. Quelle trinité. Pour quel mont. / Vénus n’a rien per­du. » En effet, la mai­son d’éditions trans­frontal­ière l’Âne qui butine s’est une fois encore jouée des lim­ites en pro­posant un recueil où auteures et illus­tra­trice en font fi.

C’est Françoise Lison-Leroy qui approche la pre­mière d’une femme, « autruche sans prénom ». Elle l’a fait par­ticiper à des jeux. Une femme s’entraîne au marathon des tringles avec ses talons action­nés par des ficelles, pas encore au point. Elle excelle à l’épreuve du frotte-frotte où « il s’agit de pren­dre appui sur la perche et de retomber les pieds dans le seau », quand elle ne tournoie pas sur une essoreuse à salade (qu’elle avait bien enten­du fait pouss­er dans son tabli­er). Mais tout ceci est-il réelle­ment un jeu ? Le manque de som­meil gagne car une femme ne dort que d’un œil, « chat per­ché, chien de fusil », aux aguets : les vau­tours rôdent… Dans une langue râpant les images éculées, Lison-Leroy nous met en garde : le « cœur en ban­doulière », l’oiselle pour­rait bien pren­dre « la mouche, le deuil, la poudre d’escampette ».

Colette Nys-Mazure, elle, l’appréhende en con­fi­dences, pour ne pas la déséquili­br­er. « Allè­gre, allante, enjouée, elle marche hardi­ment sur le fil du jour ; aux extrémités de son bal­anci­er, une louche et un seau. Entre-tenir. » Une voix instau­re un dia­logue avec une femme : les vers pour l’une, la prose pour l’autre. Elles évo­quent la vie d’une femme dont le quo­ti­di­en est enrayé par « l’entretien infi­ni des choses. Le trop plein et le vide simul­tané­ment. Le ton­neau des Danaïdes. Le rocher de Sisyphe ». Car une femme, qu’elle soit une vieille qui encom­bre, une méfi­ante sus­picieuse, une maman qui se rogne, hurle silen­cieuse­ment : « Je suis cen­dre et me veux flamme. » Cepen­dant, les pieds rivés au sol par les clous du devoir, lestée par la sagesse ressas­sée et les con­seils mémo­ri­aux, l’oiselle se jus­ti­fie vaine­ment : « Je ne joue pas à l’autruche mais j’affronte l’urgent. »

« Moi ? Vous me cherchez ? Mais je suis là, dans l’ombre, dans l’ombre du jour, dans l’ombre d’un sourire. Moi… mais qui au juste ? » La parole d’une femme devient flots quand Anne Letoré l’incarne. Elle livre intim­ités, sou­venirs et triv­i­al­ités, dans un style où ric­ochent les sonorités et les jeux de mots : « Mater dolorosa. Mon vis­age est un heaume. Mater dolorosa. Mon vis­age n’est plus au home. Mater dolorosa. Mon vis­age n’a plus d’homme. » Tour à tour pho­togra­phie, stat­ue, man­nequin, fan­tasme, une femme prend à nou­veau les traits du curieux volatile aux ailes lour­des de van­ité, oiselle éruc­tant : « Tu sais pas c’qui m’a dit ? Il m’a dit “Fais pas l’autruche !” et ben si, je fais l’autruche, la tête dans l’seau comme quand je dégo­b­ille, seule, tou­jours seule, y’a qu’à ces moments-là où je suis seule, sans lui, sans ce con qui me traite d’autruche  […]».

Voilà de quel bois se chauffe Rouge mise en plis. De l’incandescence bouil­lon­nante, de la lave en fusion… jusqu’à ce que jail­lis­sent l’éruption libéra­trice ou que les brais­es soient étouf­fées. « On dis­ait que la vie com­mençait, qu’on l’inventerait. Nous. Elles. » Créer sa lib­erté !

Samia Ham­ma­mi