Pour Gilberte cette fois

Jacques DUBOIS, Le roman de Gilberte Swann. Proust soci­o­logue para­dox­al, Seuil, 2018, 227 p., 20 € / ePub : 14.99 €, ISBN : 978 ‑2–02-137058–4

dubois le roman de gilberte swannDans Tout le reste est lit­téra­ture, un vol­ume d’entretiens avec Lau­rent Demoulin, Jacques Dubois déclare avoir abor­dé Proust assez tar­di­ve­ment, dans son par­cours de lecteur et dans sa car­rière de pro­fesseur d’université. Mais il a ressen­ti cette ren­con­tre comme un coup de foudre, via la belle Alber­tine, ajoute-t-il. Par extra­or­di­naire, ce coup de foudre dure encore, même si la cri­tique amoureuse a fait place à une relec­ture savante et suprême­ment lit­téraire. Après avoir décrit une aven­ture plus que sen­ti­men­tale, dans Pour Alber­tine, déjà sous-titré Proust et le sens du social (Seuil, 1997), ensuite dans Fig­ures du désir. Pour une cri­tique amoureuse (Les Impres­sions nou­velles, 2011), le voici qui revient sur une autre fig­ure fémi­nine majeure de à la recherche du temps per­du, Gilberte. Tout un pro­gramme dans ce dernier ouvrage paru au Seuil : Le roman de Gilberte Swann. Proust soci­o­logue para­dox­al.

Pourquoi repren­dre une lec­ture soci­ologique de la Recherche ? Parce que le grand œuvre de Proust est inépuis­able à cet égard. Parce qu’ici c’est le « com­ment » qui varie et que pour Dubois l’entrée dans le roman est dif­férente. Il ouvre des pistes nou­velles, notam­ment à tra­vers la soci­olo­gie des per­son­nages. Gilberte Swann est, comme l’annonce le titre, la nou­velle héroïne. Elle a ceci de par­ti­c­uli­er qu’elle est binaire, dans le partage dès l’origine, puisqu’elle a un dou­ble héritage. Fille d’une cocotte et d’un grand bour­geois, elle a hérité la beauté de sa mère, Odette de Cré­cy, peut-être aus­si sa friv­o­lité quand elle était jeune, mais aus­si la finesse et la cul­ture de son père, Charles Swann. De ces orig­ines, elle tire surtout un sens de l’alternative qui aux yeux de Proust en fait une médi­atrice par excel­lence. Par exem­ple, elle révélera au héros nar­ra­teur que le côté de chez Swann et le côté de Guer­mantes ne sont nulle­ment con­traires dans la topogra­phie de Com­bray puisqu’un sim­ple rac­cour­ci per­met de pass­er de l’un à l’autre. Dans sa vie elle tra­versera les deux côtés, d’abord de manière sociale­ment ascen­dante, puisque de Swann, en pas­sant par de Forcheville, par adop­tion, elle devien­dra Guer­mantes par son mariage avec le mar­quis de Saint-Loup, pour déchoir à la toute fin quand, lassée des duchess­es mais surtout parce qu’elle choisit un autre camp, elle dérive vers la médi­ocrité. Voilà un des­tin com­plet, comme le souligne Dubois. Sa tra­jec­toire est directe, con­duite par choix, sem­ble-t-il. Elle fédère les extrémités sans quit­ter sa pro­pre per­son­nal­ité et une ligne rel­a­tive­ment droite. Absente presque totale­ment pour les deux tiers de la Recherche, sa présence est cap­i­tale, au début et à la fin. Dubois souligne, mal­gré une dis­pari­tion appar­ente, cette con­stance,  en insis­tant sur ces deux seuils, mais aus­si en faisant à la fin de cha­cun de ses chapitres un signe à son héroïne.

Une autre orig­i­nal­ité de la lec­ture de Jacques Dubois est son choix d’entrer dans l’œuvre par la grâce de trois per­son­nages mas­culins. En effet, il a repéré dans la total­ité de la Recherche trois occur­rences du terme « soci­olo­gie ». Cha­cune a trait à un per­son­nage. Soit Char­lus dont la soci­olo­gie est poé­tique par ses références à l’histoire, l’élégance, le pit­toresque  et le comique. Swann, ensuite, bour­geois juif de grande cul­ture qui fréquente à la fois les par­ents du nar­ra­teur, les Guer­mantes et,  un temps, les Ver­durin et épousera une femme qui n’est pas son genre. Lui, il pra­tique une soci­olo­gie amu­sante, prenant plaisir à impro­vis­er des réu­nions de salon improb­a­bles. Enfin Saint-Loup qui déploie sans doute la plus para­doxale de ces soci­olo­gies parce qu’il veut bris­er les bar­rières entre castes par ses options per­son­nelles : lire Proud­hon et sym­pa­this­er avec de pau­vres étu­di­ants social­istes. Il con­tre­vient aus­si à la soci­olo­gie de Com­bray, sym­bole de la doxa.

Cette soci­olo­gie para­doxale à l’œuvre signe la moder­nité de Proust : mon­tr­er le pou­voir de muta­tion des per­son­nages et surtout leurs ten­dances con­tra­dic­toires est une con­stante dans la total­ité du roman. C’est alors que l’ouvrage de Dubois est si intéres­sant parce qu’il va débus­quer dans le texte et en dessous le sens dérobé ou refoulé qui s’avère majeur. Il en va de même pour cette mise en évi­dence de Gilberte Swann jusqu’à faire le roman d’un per­son­nage qui n’apparaît pas dans l’interlude avec Alber­tine. Elle présente finale­ment de telles prox­im­ités avec celle-ci qu’aux yeux de notre cri­tique elles finis­sent par se ressem­bler et même se rassem­bler en une seule fig­ure.

Si la per­spec­tive est soci­ologique, l’option dom­i­nante est lit­téraire, c’est-à-dire que la pri­mauté va au texte. Texte lu, texte écrit ou réécrit. Au lecteur de l’infléchir même si au final ce ne serait qu’une utopie lec­torale de recon­stituer la Recherche. Un bon­heur que ne cache pas Dubois dont l’écrit est au plus près de sa matière.

La per­spec­tive pre­mière ne peut que met­tre en évi­dence la com­pé­tence sociale du héros nar­ra­teur et de Proust lui-même. En témoignent par­ti­c­ulière­ment dans le texte de Dubois des chapitres pleins d’humour comme « Pren­dre l’ascenseur » qui fait vivre tout un micro­cosme, un peu­ple de tra­vailleurs et des oisifs au grand hôtel de Bal­bec. Ou ailleurs, ces « Dames à haut tur­ban » dont la mise à la mode dans le Paris noc­turne de la grande guerre indique avant tout une manière de société et un com­porte­ment à l’arrière de la bataille, tout en nou­v­el appa­rat.

Bien que le lit­téraire l’emporte finale­ment sur le soci­ologique, il ne faudrait pas, par préférence, minoris­er l’importance accordée à la sci­ence sociale. Jacques Dubois en donne les clés d’introduction lorsqu’il rap­pelle ample­ment en tête de vol­ume, dans leurs rap­ports pos­si­bles avec le  Proust d’alors, les études de Tarde et de Durkheim. Il pour­suit en ren­dant à Bour­dieu la philoso­phie et la méth­ode soci­ologique applic­a­bles aujourd’hui à la lit­téra­ture.

D’une lec­ture amoureuse dans Pour Alber­tine, Jacques Dubois est passé à une lec­ture plus savante mais pleine d’esprit et tou­jours fondée sur la tex­tu­al­ité.

                                                                                                                                     Jean­nine Paque